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i l’on compare l'écriture de Maurice Duruflé avec celle de bon nombre de ses contemporains — Messiaen, Langlais, Alain —, on constate qu’il était assez hermétique aux tendances des années 1930 ou 40 (sans parler des années 50 ou 60 !) : en effet, il restera toujours fidèle à sa prédilection pour le ton modal grégorien, même si ses œuvres ne sont pas toutes, loin de là, d’inspiration grégorienne pure et dure, ne serait-ce que par le langage mélodique. On s’étonnera également que son œuvre pour orgue soit si court : en tout et pour tout 65 minutes de musique, dont voici l’intégrale, un « must» pour tout auditeur curieux de découvrir une musique française qui sort résolument des sentiers battus et des courants prépondérants de la seconde moitié du siècle dernier.
Retouvez Stefan Schmidt chez Aeolus
Né en 1902, mort en 1986, Maurice Duruflé fut un musicien extrêmement complet. Remarqué par Maurice Emmanuel qui connaissait son père, architecte de formation, à Louviers, sa ville natale, il vint s’installer à Paris pour effectuer ses études auprès de Charles Tournemire avant de recueillir l’héritage spirituel et technique de Louis Vierne, de Eugène Gigout et de Jean Gallon dans les années 1920. Ensuite Paul Dukas sera son professeur de composition au Conservatoire de Paris. À ses côtés ses camarades s’appelaient Olivier Messiaen, Jehan Alain, Tony Aubin et Georges Hugon pour ne citer que les plus connus. Profondément attaché au chant grégorien, cet ancien élève de la Maîtrise Sainte-Evode de Rouen allait devenir en quelques années un des musiciens les plus brillants de sa génération aux côtés d’une cohorte de jeunes organistes à l’avenir prometteur qui se nommaient André Fleury, Jehan Alain, Gaston Litaize, Jean Langlais, Olivier Messiaen, Jean- Jacques Grunenwald, Daniel-Lesur, tous compositeurs et interprètes formidablement doués. Tous allaient incarner la renaissance de l’orgue français dans les années 1930, servant un instrument néo- classique désormais plus souple, plus coloré, plus apte à traduire au plus pur leur inspiration.
Nommé organiste de Saint-Etienne-du-Mont en 1930 après avoir remporté le "Prix des Amis de l’orgue", Duruflé a déjà à son actif un certain nombre d’œuvres d’inspiration sensible et raffinée au langage déjà personnel comme le Scherzo ou le Triptyque sur le Veni Creator écrit pour l’orgue de Louviers.
Le raffinement, l’équilibre, la perfection, c’est bien ce que recherchera toujours Maurice Duruflé, lui qui fut toute sa vie un homme discret et secret. Écrivant peu et lentement, il combinera très habilement l’écriture, polyphonique et symphonique, l’utilisation du chant grégorien et l’héritage impressionniste de ses aînés Debussy, Dukas, Schmitt, Ravel et Gabriel Fauré. Toujours fidèle à ce style modal inimitable et savoureux, souple et expressif, il allait en tirer une sève riche et concentrée. Jamais complètement satisfait de son ouvrage, possédant un sens auto-critique hors normes, Maurice Duruflé fut pénétré durant son existence d’un idéal artistique très pur, très élevé. Il a illustré dans son œuvre d’orgue les grandes formes traditionnelles : le Prélude, la Fugue, la Toccata, le Choral et variations, le Scherzo, mais à chaque fois il transcendera ces formes en livrant une œuvre achevée, ciselée, aussi parfaite que possible.
À travers son œuvre religieuse, il nous dit aussi sa foi profonde, tout particulièrement dans son chef-d’œuvre : le Requiem de 1947. La perfection de l’art de Maurice Duruflé confère à son œuvre une valeur de premier ordre, de premier plan ; cette œuvre peut-être considérée désormais comme classique. Son succès sans cesse grandissant tant au concert qu’au disque l’atteste bien.
Puisse ce nouvel enregistrement Duruflé par Stefan Schmidt contribuer à une diffusion et une connaissance toujours plus grande de ces chefs-d’œuvre.
Frédéric Blanc
Président de l’Association M.Duruflé
"Je suis organiste et j’ai beaucoup vécu dans l’ambiance du chant grégorien. Je pense que le chant grégorien est un langage relativement sage. Et justement comme j’ai été toujours envouté par le chant grégorien — je dirais même que ce chant grégorien m’a quelquefois semblé un peu tyrannique, bien qu’il soit envoûtant — mais je vous le dis : il m’a un petit peu... peut-être un peu trop encerclé, trop réduit mon chant harmonique si on peut dire, m’enfin encore une fois : je ne veux pas dire du mal du chant grégorien, au contraire je lui suis très reconnaissant parce qu’il m’a donné de la matière d’organiste et de compositeur de bien grande joie. Alors, vous me demandez pourquoi j’écris dans un langage relativement sage, mais, c’est peut-être à cause de ça, parce que j’ai toujours vécu dans le chant grégorien qui est un langage évidemment plutôt sage."
Cette phrase que Maurice Duruflé prononce au cours d’un entretien à son ancien élève Pierre Cochereau, apporte une réponse à quelques questions que soulève son œuvre de composition.
Si l’on compare son écriture avec celle de beaucoup de ses contemporains (Messiaen, Langlais, Alain), on constate qu’en fait elle est hermétique aux acquis et tendances de l’évolution historique musicale des années 30 et 40 du vingtième siècle. Cependant, toutes ses œuvres ne se fondent pas, thématiquement parlant, sur des thèmes grégoriens. Il dit ainsi, évoquant sa suite op. 5 dans la même interview : "Sur le plan des thèmes évidemment il n’y a pas d’influence grégorienne, mais sur le plan du style modal, et même dans mes « Trois Danses », qui n’ont absolument rien à voir avec le chant grégorien, je crois tout de même que je suis resté assez influencé par le style modal. Et dans la Suite pour orgue, je crois que je n’ai jamais pu m’échapper complètement du style modal".
Un autre aspect qui a toujours préoccupé ceux qui l’ont suivi, c’est le nombre très restreint de compositions que Maurice Duruflé nous a laissées. En fait, toute son œuvre pour orgue (qui est bien la majeure partie de sa création), suffit tout juste, avec sa durée de 65 minutes, à remplir un CD traditionnel : "Je crois tout de même que la question de l’enseignement de l’harmonie est peut-être une cause... je ne dis pas ‘de renoncement’, mais ça développe l’esprit critique à un tel point que on en arrive quelquefois à se critiquer soi-même à un tel point qu’on n’ose plus rien écrire. Je crois que l’enseignement de l’harmonie... je ne dis pas ‘est desséchant’ pour le professeur, mais je crois tout de même qu’il développe trop l’esprit critique et qu’il peut aboutir... il est possible que chez moi cela a abouti à ce résultat, de ne plus oser écrire à cause justement de cet esprit critique trop poussé. J’en ai parlé d’ailleurs à des confrères qui sont de mon avis. Ils ont également ressenti ce phénomène." Face à cette attitude critique dont parle Duruflé, même ses œuvres achevées et aussi certaines de celles déjà éditées n’ont pu se faire une place. Ainsi Duruflé a-t-il à plusieurs reprises profité de réimpressions imminentes de ses œuvres pour apporter de petites retouches à certains morceaux.
Dès les années 70, sinon même plus tôt, Maurice Duruflé se sent dépassé par la radicalisation de l’actualité musicale contemporaine et il constate qu’il n’a plus beaucoup de sens pour lui, dans un tel contexte, de continuer à composer dans un langage musical considéré comme totalement périmé. Parallèlement, le clergé redéfinit, suite au 2ème concile du Vatican en 1965, le rôle de la musique dans la liturgie, ce qui correspond à une détérioration de la musique liturgique qui jusque là maintenait un niveau élevé. En 1977, Duruflé s’exprime en ces termes, dans la revue «L’orgue» : "Nous espérons bien que cette liturgie permettra un jour à l’orgue de retrouver la place honorable qui a toujours été la sienne depuis trois siècles, et qu’il ne sera pas définitivement réduit, comme il l’est depuis douze ans, à accompagner nos lamentables «Seigneur, prends pitié» et nos grotesques «Saint, Saint, Saint»..."
Sa force créatrice est malheureusement définitivement brisée en 1975 lorsque avec sa femme il est victime d’un grave accident de voiture dont il ne se remettra jamais tout à fait. Il apparut pour la dernière fois en public en 1979 et mourut en 1986, totalement retiré du monde. En 1999, son épouse et légendaire interprète de ses œuvres, Marie-Madeleine, le suivit dans la paix du Seigneur.
Lorsque Duruflé composa en 1926 son Scherzo op. 2, il n’avait que 24 ans et était encore étudiant au Conservatoire de Paris. La perfection de cette composition témoigne en revanche de la fermeté de la main avec laquelle le jeune étudiant compositeur guidait déjà sa plume. Le raffinement harmonique et les nuances des sonorités n’ont rien à envier à ses œuvres plus tardives. Le morceau est dédié à son maître, Charles Tournemire. La liberté d’expression inhérente à l’œuvre pourrait être interprétée comme s’inspirant du langage sonore du maître. L’intitulé, « Scherzo », décrit plutôt une sorte d’idée fondamentale du morceau, car Duruflé le sépare du contexte symphonique traditionnel du genre, au sens étroit du terme. Il conserve ainsi le caractère dansant d’un rondo.
S’il est une œuvre de Duruflé dans laquelle un thème grégorien prend une signification centrale, c’est l’hymne de Pentecôte « Veni Creator Spiritus » dans son op. 4 Prélude, Adagio et Choral varié sur le thème du ‘Veni Creator’. Cette œuvre de 20 minutes de durée, dont les trois mouvements s’enchaînent, est dédiée à un autre de ses professeurs, l’organiste de la cathédrale Notre-Dame de Paris de l’époque, Louis Vierne. Elle fut récompensée en 1930 par le "Prix de composition des Amis de l’orgue". L’hymne grégorien de Pentecôte a pendant des siècles fasciné et inspiré des générations de compositeurs. On peut placer la contribution de Duruflé parmi l’une des plus réussies. Depuis la toute première note du "Prélude" en arabesques, ce cycle est traversé par la mélodie grégorienne et bien que souvent cachée, elle est en fait omniprésente. L’"Adagio" qui débute très doucement mais s’élève triomphalement vers sa fin, fait ressortir plus clairement le thème. La dernière partie, le "Choral varié", fait librement apparaître l’hymne dans une suite de variations. Il peut s’agir là d’une réminiscence de Duruflé rappelant des compositeurs baroques (comme par exemple de Grigny) qui avec leurs cycles de variations ont érigé des jalons de la musique d’orgue. Ces variations portent les indications : "Andante religioso" (choral), "Poco meno lento" (var. I, avec le thème joué sur le Cromorne), "Allegretto" (var. II, dans un rythme plein de charme de 2 pour 3), "Andante espressivo" (var. III, en canon à la quinte) et "Allegro" (var. IV). Cette variation finale constitue une toccata brillante dont la partie finale en apothéose, écrite en fortissimo, fut décrite par son épouse Marie-Madeleine Duruflé de façon très pertinente comme "un gigantesque paquebot qui arrive dans un grand port après une longue traversée des mers".
Sans conteste, un point culminant de l’œuvre de composition de Maurice Duruflé est sa Suite op. 5 en trois mouvements. Le "Prélude" qui commence de façon très sombre et ténébreuse en mi bémol mineur se poursuit par une montée grandiose et dynamique jusqu’au tutti de l’orgue, après quoi la puissance sonore diminue continuellement jusqu’à s’achever dans une conclusion mélancolique (Cantabile, solo du jeu de Cromorne ou Clarinette). C’est un retour à l’atmosphère du début. La gracieuse "Sicilienne", en sol mineur (mélodie joué sur le jeu de Hautbois), contraste avec prélude par son rythme dense et son caractère mélodique modal. Des réminiscences de la Sicilienne (des Pièces de fantaisie) de Louis Vierne, composée en 1926, sont évidentes. Le troisième mouvement constitue la gigantesque "Toccata" en si mineur, qui, sur le plan de la virtuosité, compte parmi les compositions pour orgue les plus difficiles. À l’aspiration du thème principal, bouleversant et extrêmement saisissant sur le plan rythmique, s’oppose avec circonspection un second thème plus mélodique. Il est très vite interrompu par des accords abrupts qui annoncent le retour du thème principal. La rivalité entre les deux continue, alors que la question de savoir qui est-ce qui remportera la victoire ne se pose pas vraiment: le thème principal s’impose, débordant d’énergie, de force, irrépressible à travers les cascades d’accords dramatiques.
La mort absurde qui surprit Jehan Alain, soldat sur le front pendant la deuxième guerre mondiale, en 1940, a conduit ses amis plusieurs fois à écrire des compositions en sa mémoire : à côté de Jean Langlais ("Chant héroïque"), André Fleury ("In memoriam") et Henri Dutilleux (orchestration de la "Prière pour nous autres charnels"), le Prélude et fugue sur le nom d’Alain op. 7 de Duruflé fait partie des morceaux les plus connus composés en l’hommage d’Alain. Le compositeur transforme le nom Alain en un thème musical, selon un code où chaque lettre de l’alphabet correspond à une note. Comme au commencement du Prélude de l’op. 4, ce nouveau thème parcourt comme motif central toute la musique dès la première note. Le premier thème de la magnifique double fugue, lui aussi, ne représente rien d’autre que le nom de l’ami transformé en musique. Le résultat de cet hommage dans cet habillement strict et formel est tout sauf un chant de deuil ! Duruflé recherche davantage à faire revivre l’esprit pétillant de l’ami perdu. À la place centrale, vers la fin du prélude, surgit même le motif le plus populaire de Jehan Alain sous forme d’une citation de l’original : nous entendons le thème principal de ses Litanies.
En 1961, on demanda à Maurice Duruflé de collaborer au n° 48 de la collection des Cahiers de musique « Orgue et liturgie » sur le thème de Préludes pour l’introït. Il choisit pour sa courte contribution, son op.13, l’introït de l’Épiphanie: « Ecce advenit dominator dominus…»
Une fois de plus, un thème grégorien se trouve au centre d’une de ses œuvres. Compte tenu, précisément, de la simplicité des moyens, se manifeste ici son incomparable maîtrise en ce domaine. Au-dessus d’une douce registration de mixtures, le thème grégorien résonne sur une trompette dans la voix de ténor. L’élégante harmonie modale fait ressortir de façon exquise sur un rythme particulier le thème grégorien.
La Fugue sur le carillon des heures de la cathédrale de Soissons op.12 se fonde sur la sonnerie des heures de la cathédrale de Soissons. Elle commence, de façon étonnante, tout de suite à trois voix sur un point d’orgue. Le thème du carillon parcourt toutes les voix, aussi bien le thème (en augmentation, en diminution et par mouvement contraire) que le canon. Un crescendo magnifique et irrésistible en la mineur conduit l’orgue jusqu’au final triomphant. Cette fugue est dédiée à Henri Doyen, ancien organiste titulaire de la cathédrale, dont l’instrument néoclassique, achevé en 1956 par Victor Gonzales, était très apprécié par Maurice et Marie-Madeleine Duruflé.
C’est seulement en 1991 que fut publiée la courte miniature posthume, Chant donné. Elle porte le sous-titre « Hommage à Jean Gallon » étant donc dédiée au professeur d’harmonie de Duruflé au Conservatoire. Elle se trouve ainsi dans une collection d’autres morceaux courts que lui ont dédiés un grand nombre de ses élèves (par exemple aussi le court "Andante" de Jeanne Demessieux). L’œuvre, notée en forme de quatuor, sans indication instrumentale, se prête aussi bien à une interprétation à l’orgue qu’à une vocalise pour un chœur mixte à quatre voix. Une minute et demie de musique sont ici suffisantes pour nous faire découvrir tout l’univers harmonique et mélodique, le style modal de Duruflé. C’est précisément cet univers qui fait la singularité de ses compositions mystérieuses et incomparables.
Il est difficile de décrire avec des mots la musique de Duruflé. Elle n’est pas directement intelligible et de ce fait se veut avant tout une expérience vécue et pour tous ceux qui l’ont vécue, elle reste très vive dans la mémoire. Cette expérience a dû aussi motiver le pop musicien américain Michael Jackson, qui a utilisé de la musique de Maurice Duruflé sous forme d’une citation originale pour son légendaire album «History»: le «Pie Jesu», quatrième mouvement de son Requiem.
Christoph Martin Frommen
traduit par Geneviève Manns
© AEOLUS 2001 – Reproduction interdite
DVBRIL93049 - Paru le 25/05/2006
DVBRIL93046 - Paru le 25/05/2006
Détail des pistes :
DURUFLE Maurice
Prélude et fugue sur le nom d'Alain, op. 7
1 - 1 Prélude (6mn 44s )
1 - 2 Fugue (5mn 28s )
1 - 3 Scherzo, op. 2 (5mn 45s )
1 - 4 Fugue sur le carillon des heures de la cathédrale de Soissons, op. 12 (3mn 18s )
Prélude, Adagio et Choral varié sur le thème du "Veni Creator", op. 4
1 - 5 Prélude (7mn 47s )
1 - 6 Adagio (6mn 30s )
1 - 7 Choral varié (5mn 49s )
Prélude sur l'Introït de l'Épiphanie, op. 13
1 - 8 Prélude sur l'Introït de l'Epiphanie, op. 13 (2mn 06s )
Suite, op. 5
1 - 9 Prélude (8mn 51s )
1 - 10 Sicilienne (6mn 27s )
1 - 11 Toccata (7mn 59s )
1 - 12 Chant donné en hommage à Jean Gallon (1mn 49s )
Votre compte
Simon Callow, narrateur - Gary Karr, contrebasse - Philippe Quint, violon - Bournemouth Symphony Orchestra - José Serebrier, direction
Œuvres de Philip Lane, Sir Malcolm Arnold, Thomas Pitfield, Edward Gregson, David Lyon, Ian Parrott, Alan Bullard / John Turner, flûte à bec - Royal Ballet Sinfonia - Gavin Sutherland & Edward Gregson, directions
Pieter-Jan Belder, clavecin
BRIL94025 - Brilliant Classics
2 CD Classique
Paru le 19/08/2010