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uzanne Chaisemartin nous propose ici des œuvres de son maître Marcel Dupré, qui fut également professeur ― il est toujours bon de le rappeler ! ― des deux Alain, de Jean Guillou, de Jean Langlais et de Olivier Messiaen. Grand apôtre de l'improvisation construite, pensée et réfléchie, Dupré nous a laissé d'innombrables témoignages de son art.
Présentée à Marcel Dupré un dimanche de Quasimodo à la tribune de Saint-Sulpice, fut pour moi un moment inoubliable.
Je me souviens de son interprétation du Prélude et fugue en ré majeur de Jean- Sébastien Bach, joué de façon magistrale, mais d’une très grande
clarté et d’un équilibre rythmique sans faille.
Très affable, Marcel Dupré mettait tout de suite à l’aise son interlocuteur.
Au cours de cette visite et selon mon souhait, il me donna rendez-vous à Meudon, quelques jours après, le jour anniversaire des ses 53 ans ! Le Maître me demanda de me mettre au piano. Dans mon répertoire, il choisit de Bach l’Invention à 2 voix en mi mineur. M’ayant écouté très attentivement, il se tourna vers ma mère, en lui disant : "Ce sera très facile…"
C’est à ce moment, de grande émotion, que mes études d’orgue, d’harmonie et de contrepoint furent décidées. C’est aussi sur l’orgue de l’Auditorium, de Meudon (orgue de Guilmant) que j’ai suivi tous les cours, chaque quinzaine, avec un programme technique accéléré, rempli de rigueur, sur cet instrument de 4 claviers, où l’apprentissage était aussi d’interpréter de mémoire un répertoire composé de grands préludes et fugues, chorals, sonates de Bach, puis d’œuvres de César Franck.
Après deux années d’études, Marcel Dupré insista à me présenter dans sa classe au Conservatoire National Supérieur de Musique, ce à quoi je n’avais
pas songé !
L’enseignement de Marcel Dupré, au Conservatoire, portait en priorité sur l’improvisation, avec le thème libre (forme de sonate), la fugue d’école à 4
voix, l’harmonisation d’un thème grégorien, avec verset improvisé et le grand répertoire des 18ème, 19ème et 20ème siècles, joué de mémoire ! Quelle excellente formation.
C’est ainsi que ma route professionnelle s’est acheminée vers une carrière très remplie, tant sur le plan de l’enseignement que par des tournées de
concerts. Il faut ajouter aussi les nombreuses fois ou Marcel Dupré me confiait son orgue de Saint-Sulpice pour le remplacer lors de ses tournées de concerts à l’étranger, cela avant ma nomination comme Titulaire du grand orgue de Saint-Augustin.
Que de souvenirs à évoquer cette grande Ecole d’Orgue Française, représentée par cet Maître illustre qui forma tant d’organistes devenus célèbres et de nombreux disciples, ayant eu le privilège de faire une rencontre aussi exceptionnelle, restés fidèles à son Ecole.
Suzanne Chaisemartin
Le cycle des Trois Préludes et Fugues pour orgue op. 7 - écrits en 1912 - est la première œuvre pour orgue de Marcel Dupré. Que son culte pour
J.S.Bach ait induit Marcel Dupré à choisir la forme Prélude et Fugue pour sa composition de début à l’orgue, cela n’a rien pour surprendre de la part de l’interprète hors pair de l’œuvre du Cantor. Par son caractère intime voilé d’une teinte de mélancolie, le Prélude en fa mineur s’inscrit en contraste avec le précédent. Le thème, dont on retrouvera le départ au sujet de la
Fugue, est annoncé par les flûtes et repris en libre polyphonie, sous laquelle circule un contrepoint toujours expressif, joué staccato sur une Viole de Gambe et un Octavin de 2 pieds.
Dès le sujet, exposé sur des fonds doux de huit pieds, on oublie que l’on écoute une Fugue. Tandis que les quatre voix s’organisent, une atmosphère de liberté s’affirme. C’est dans ce traitement nouveau et expressif de la Fugue qu’il faut voir un des apports de Marcel Dupré. Les strettes elles-mêmes semblent quelque conclusion rêveuse, on oserait même dire, tendre, d’un Andante de quatuor. Ce prélude et fugue est dédié à la mémoire d’Augustin Barié, Organiste de Saint-Germain des Prés.
Les Vêpres du commun des fêtes de la Sainte-Vierge, opus 18 (composés en 1920) ont été demandée à Marcel Dupré par son ami, M.Claude Johnson, de Londres, à qui ils sont dédiés. Le 15 août 1919, à Notre-Dame de Paris, le grand mécène anglais avait assisté à l’office de l’Assomption; il rêvait, depuis, de posséder une sorte de « memento » des versets improvisés aux Vêpres de ce jour par Marcel Dupré. Il demanda à l’artiste de les écrire, les fit éditer chez Novello et engagea l’auteur pour venir les jouer lui-même à Londres. Ce fut le premier concert de Marcel Dupré hors de France, qui eut lieu le 9 décembre 1920, a l’Albert Hall. L’œuvre comprend cinq Antiennes des Psaumes, quatre Versets de l’Hymne "Ave Maris Stella" et les six Versets de Magnificat, en Sol majeur, enregistrés ici.
Ils sont construits sur des thèmes originaux, s’inspirant du texte littéraire de chaque verset du Cantique. Ces Versets nous renseignent sur les formes, les dispositions vocales, les combinaisons contrapuntiques préférées de Marcel Dupre à l’église. Leur registration, d’autre part, nous éclaire sur sa conception de la coloration, s’harmonisant avec l’atmosphère d’une Cathédrale.
[Verset I (Andante con moto) se joue sur toutes les flûtes et bourdons de tous les claviers. Verset II (Maestoso) fait enrendre, à la manière d’un
choral-prélude, le chant à la pédale sur un Clairon de 4 pieds. Pour le Verset III (Allegro con moto), composé en forme de Canon à trois voix, le compositeur demande un mélange de jeux de mutation (Cornets, Nazards, Tierces et Septièmes). Verset IV (Allegretto ma non troppo), est une pastorale. Verst V (Misterioso et Adagiosissimo) fai entendre un mélange
creux (16’ pieds, Flûte de 4 pieds et Nazard, Flûte 32 pieds à la pédale). Le cycle clôt sur une Toccata (Finale) virtuose (Verset VI).]
Quelques semaines après son début sensationnel en Amérique, Marcel Dupré devait se faire entendre à Philadelphie, sur "l’Orgue géant" Wanamaker de
451 jeux. C’était le 8 décembre 1921.
Lorsque le Maître en vint à l’improvisation, il trouva, parmi les sujets qui lui furent communiqués, quatre thèmes grégoriens : « Jesu Redemptor, Adeste
fideles, Stabat Mater, Adoro te ».
Un voile se leva pour lui faire entrevoir l’œuvre future: la Symphonie-Passion. Le public fut informé du plan de l’improvisation d’une symphonie liturgique en quatre mouvements; les thèmes furent joués à l’orgue; l’œuvre s’ébauchait déjà...
Marcel Dupré ne l’écrivit que pendant l’été de 1924, et en donna la première audition le 9 octobre de la même année, pour l’inauguration du grand-orgue, en la Cathédrale de Westminster, à Londres.
Je lui demandai s’il était en mesure de préciser le rapport qui existait entre la musique improvisée à Philadelphie et l’œuvre fixée définitivement
quatre ans plus tard: "En dehors de la division générale des 4 morceaux, ainsi que des 4 thèmes", me répondit-il, "il reste, dans l’œuvre achevée : la forme de chacun des morceaux, les rapports des tonalités et un certain nombre de « notes » que je me hâtai de consigner après le concert, la nuit durant, dans ma chambre d’hôtel. Que peut-il subsister d’une improvisation
fugitive, si ce n’est ce qui vous a frappé assez fortement pour que vous puissiez en prendre conscience sur le moment, avec la volonté de le retenir? L’improvisateur est, ne l’oubliez pas, le « premier témoin » de l’œuvre qui naît..."
La Symphonie Passion marque un tournant capital dans l’évolution esthétique de Marcel Dupré, et dans l’histoire de la littérature de l’orgue. Le
virtuose possède la maîtrise définitive de son instrument; pour la première fois, il lui confie la traduction du drame religieux sous la forme symphonique.
Le quatrième mouvement (Résurrection) est construit sur le thème de l’«Adoro te», proposé en valeurs longues, par la pédale. Il débute sur un murmure, qui semble monter des profondeurs de la nuit.
Une voix, puis deux, sur des jeux de 8 pieds atténués, dessinent des contrepoints libres, qui s’enchevêtrent et s’imitent sans rigueur. La tessiture des voix s’amplifie et s’élève; la polyphonie, plus dense, découvre des mutations, puis des mixtures.
La lumière surgit enfin, au ton principal (Ré majeur), sur une formule complexe de Toccata, qui ramène l’ «Adoro te» en pleine puissance, clamé par
les anches de 32 pieds. Les voix lui répondent, se superposent; elles entrent en canon à différents intervalles et conduisent à cette triomphante péroraison en grands accords coupés, si caractéristiques du style de Marcel Dupré. C’est sur une sorte d’apothéose que s’achève ce grand poème.
La 2ème Symphonie, en ut dièze mineur (Préludio-Intermezzo-Toccata), opus 26, a été composée en 1929. Le titre des morceaux indique que cette Symphonie s’écarte de la coupe traditionnelle. On penserait plutôt à un Tryptique, division chère à Marcel Dupré.
Nous trouvons dans la Toccata (3ème mouvement) des accords cassés, sans tierces, qui battent énergiquement les temps. Le thème, dès son départ, s’élance, impérieux, héroïque c’est un des plus beaux que Marcel Dupré ait jamais écrits.
D’un seul bloc, le morceau se poursuit jusqu’à une brusque « cassure ». Une vision funèbre surgit tout à coup. Un Basson de 16’, et une Clarinette de 8,
répondent, en écho étouffé, au thème initial. Puis ils se divisent, et reprennent progressivement force et vie, pour ramener bientôt une reprise qui éclate en fanfare, et conclut, après quelques transformations rythmiques sur une Coda frénétique.
La Pastorale, extraite des Sept Pièces, opus 27 (composées en 1931) est évocatrice, et l’on peut en suivre les épisodes comme le développement d’une véritable scène champêtre. Elle est dédiée à Ernest Skinner.
C’est d’abord la Clarinette, dans le registre du chalumeau, qui chante un thème teinté de mélancolie. Puis, sur les flûtes légères, les danses s’animent; un tissu de précieuses harmonies les accompagne. Le mouvement s’accélère sur une sorte de farandole curieusement orchestrée, aux bassons, aux fifres, soutenus par une formule obstinée. Elle s’éloigne, tandis que des appels de cors voilés préparent la reprise des danses; enfin, le nostalgique chalumeau retentit une dernière fois.
Marcel Dupré écrivit le Tombeau de Titelouze, opus 38 (dédié à Monsieur l’Abbé Robert Delestre, Maître de Chapelle de la Cathédrale de Rouen), en 1942 à la suite d’une conversation que nous eûmes au cours de la « Semaine de l’Orgue » qui eut lieu à Rouen en 1942. Je lui montrai, dans la Cathédrale, la tombe du grand musicien. Sa place est identifiée, mais jusqu’ici aucune inscription ne la signale aux visiteurs. Marcel Dupré eut, immédiatement, la vision de ce « Tombeau ». L’œuvre consiste en 16 Versets composés sur les melodies grégoriennes des Hymnes des Vêpres, ainsi que Titelouze le fit lui-même. Chacun de ces Chorals porte la marque d’une intention spéciale.
Te lucis ante terminum (no. 5): écrit pour les complies, c’est un choral à quatre voix, dont le thème est exposé au soprano (Cornet), dans une écriture classique.
Iste Confessor (no.12): également à quatre voix , ce choral est traité dans une langue plus moderne. Sur une basse mouvante, prise par la main gauche, la mélodie, calme et régulière, chante à la pédale en tenor, tandis qu’une succession d’harmonies toujours inspirées, répand sur toute la pièce la douceur d’un charme inexprimable.
Placare Christe (no.16, le dernier): C’est une toccata. Quoique d’exécution facile, elle brille, d’un bout à l’autre, d’une joyeuse ardeur. Et, lorsqu’à
la rentrée, les doubles notes se substituent à la formule initiale, sans augmenter la difficulté, l’éclat s’accroît, sans fléchir, jusqu’à une conclusion pleine de feu.
Au cours de l’été 1939, pendant que Marcel Dupré accomplit un voyage artistique qui lui fait parcourir le tour du monde, le relevage du grand-orgue de Saint-Ouen de Rouen ayant été décidé, les travaux de démontage sont entrepris.
Survient la guerre, avec sa séquelle de malheurs; l’orgue se trouve relégué dans une tour de l’Abbaye; l’organiste titulaire, Albert Dupré, meurt à Biarritz, le 5 juillet 1940, et lors de ses obsèques à Saint-Ouen, le 18 septembre suivant, l’orgue, qu’il avait si souvent fait chanter pour les autres, demeure muet pour lui; afin de l’associer au deuil général, une main pieuse l’a recouvert d’une draperie mortuaire.
Un an après, l’instrument est rappelé à la vie. Et c’est avec une indicible émotion que Marcel Dupré préside le 26 octobre 1941 à l’inauguration. Ce sont des souvenirs, très chers, que Marcel Dupré revit en ce jour, tout au long de la profonde et émouvante Méditation qu’il confie à la foule silencieuse et recueillie: Evocation... résonne dans Saint-Ouen pour la première fois!
Trois parties différentes de structure sont reliées entre elles par une même physionomie esthétique. Les angles et les lignes de la construction n’apparaissent pas ouvertement tracés, mais se devinent, comme dans les grandes œuvres où les effets de l’orchestre ne sont point proclamés.
Ce poème (son opus 37) rappelle le souvenir d’Albert Dupré et - c’était naturel - celui d’Alice Dupré, ravie à l’amour des siens sept ans auparavant.
Le Final a une allure de fierté. Le thème, à 6/8 est noble. Entre trois expositions successives, qui partent de trois tonalités différentes, pour converger sur ut mineur, l’auteur a placé trois épisodes, qui ramènent les thèmes des deux premiers morceaux. Plan cyclique, par conséquent. Les thèmes atteignent leur suprême grandeur à l’entrée des Chamades, qui lancent leurs appels pathétiques.
Cet immense « triangle sonore » du Final, ne serait-il pas une transposition musicale de la vision flamboyante qui a souvent enthousiasmé Marcel Dupré celle de la rosace du transept Nord de Saint-Ouen, cercle immense dans lequel s’inscrit précisément un étonnant « triangle »?
Cortège et Litanie, opus 19, no.2 (composé en 1922)
Cette œuvre a son histoire : elle comprit d’abord cinq morceaux de musique de scène, - deux furent détruits par la suite, - demandés par un de ses
amis, auteur d’une piêce qui fut jouée à Paris. Ces pièces étaient destinées à un petit orchestre de onze musiciens.
A quelque temps de là, pendant une longue tournée en Amérique, Marcel Dupré joua dans l’intimité, à NewYork, «Cortège et Litanie» qu’il réduisit au piano.
Plusieurs semaines après, son impresario, le Dr Russell, qui avait assisté à la soirée, lui écrivait : "Vous êtes engagé pour de nouveaux concerts avec
un programme que, d’urgence, j’ai dû établir en votre nom. Ne soyez pas surpris : «Cortège, et litanie» s’y trouve inscrit... Transcrivez-le pour orgue; vous en avez le temps... en chemin de fer! Ce sera superbe! ».
Et Marcel Dupré de se laisser persuader... Le thème du « Cortège » apparaît le premier; celui de la « Litanie » reflète l’admiration du Compositeur pour
les Maîtres russes. Un grand crescendo aboutit au mélange des 2 thèmes.
[Le Lamento, opus 24 (composé en 1926) est une élégie sans paroles, harmonieux et mélodieux, dans l’esprit de César Franck; toutes les teintes sombres des sons de l’orgue romantique français servent à l’expression de la mélancholie : il est écrit à la mémoire d’un enfant défunt.
La Paraphrase sur le Te Deum, opus 43 (composée en 1946), a été publié en 1949 par David McK. Williams dans «The Modern Anthology for organ» chez H.W. Gray aux Etats-Unis.
Cette grande paraphrase grégorienne traite le thème du Te Deum sous forme de Toccata en accords staccato. Elle est entrecoupé à deux endroits par des passages plus calmes (cantabile), joués sur les très beaux fonds de 8 pieds à tous les claviers. La dernière partie est commencé par un solo de pédale citant le "Te aeternum Patrem". La pièce se tremine en apothéose sur le tutti de l’orgue avec des répétitions frénétiques de la cellule initiale du motif grégorien.]
Ces commentaires sont extraits de l’ouvrage «L’Œuvre de Marcel Dupré» par l’Abbée Robert Delestre, Editions Musique Sacrée, La Procure du clergé, 1952.
Commentaires entre [...] parenthèses : Christoph Martin Frommen
© Aeolus, 2001
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La Taille de l’Homme (1938-39) / Lucy Shelton, soprano - Strings of the Arnhem Philharmonic Orchestra - Christopher Lyndon-Gee, direction...
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Symphonies de Franz Krommer, Carl Stamitz, Ignace Joseph Pleyel, Leopold Kozeluch, Paul Wranitzky / London Mozart Players - Matthias Bamert, direction
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