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Dossier : André Cluytens
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André Cluytens par Anja Silja
"C'était un grand seigneur, audacieux, expressif et poète…"

André Cluytens fut un des plus grands chefs d'orchestre français du Xxème siècle, magnifique interprète de la musique française, celle de Berlioz, Bizet, Fauré, Debussy, Ravel ou Roussel. Atteint d'un cancer, il se confia dans les derniers mois de sa vie à la cantatrice wagnérienne Anja Silja, une femme qu'il aima passionnément. A l'occasion de la réédition chez Testament de nombreux enregistrements de ce grand maître, elle évoque son souvenir

André Cluytens & Anja SiljaAbeille Musique : Quand avez vous fait la connaissance d'André Cluytens ?
Anja Silja : Wieland Wagner, l'homme du nouveau Bayreuth avec qui je vivais alors, me l'a présenté en 1963. André Cluytens est donc devenu d'abord une relation de travail. J'ai joué Salomé de Strauss à Paris sous sa direction en 1964. J'ai appris ensuite qu'André était déjà amoureux de moi mais, délicat de nature et marié de son coté, il s'est montré très discret afin de ne pas gêner ma relation avec Wieland. Puis Wieland est mort en 1966. Et André fut alors présent à mes côtés, simplement là.

Avez vous vécu ensuite avec André Cluytens ?
Non, nous n'avons jamais vécu ensemble. Notre amour fut une vraie passion, une histoire digne de Tristan et Iseult, que j'ai vécue comme un rêve. Nous échangions nos confidences surtout par lettres : nous nous sommes écrits presque tous les jours pendant six mois. Je pense l'avoir compris en profondeur sans pour autant rien savoir de très précis du quotidien de sa vie. Sa dernière lettre remonte à deux semaines avant sa mort en 1967.

Quel souvenir du chef d'orchestre gardez vous ?
C'était un chef extraordinaire, l'un des plus grands que je connaisse. Pas seulement dans sa façon de diriger, mais en tant qu'homme. Les relations entre un chef et son orchestre ne sont pas toujours simples. Lui ne travaillait jamais en force, n'élevait jamais la voix. Il n'y avait jamais de conflit. Il demandait très poliment " s'il vous plait, pourriez vous jouer ceci comme cela ? " C'était un "grand seigneur".

Avec quel orchestre préférait-il travailler?
Il ne s'est jamais confié à moi à ce sujet. Il a joué avec les plus grands orchestres du monde, Chicago Symphony Orchestra, Berlin Philarmonic, Vienna Philarmonic, et bien sûr l'Orchestre national de la Radiodiffusion Française. Des formations fabuleuses avec qui, bien sûr, il aimait jouer. Mais je crois que celui qu'il préférait, c'était celui de la Société des Concerts du Conservatoire qu'il a dirigé dès 1942 et jusqu'à la fin de sa vie.

Et quel homme était-il ?
Ecoutez sa musique et vous comprendrez exactement qui il était : élégant, raffiné, délicat, poétique. Plus que tout autre chef d'orchestre, il interprétait la musique avec toute sa personnalité, son tempérament et sa sensibilité. Il distillait ses émotions avec beaucoup de finesse et de juste mesure, jamais excessif et jamais avare. Cela se sent particulièrement dans la musique de Bizet ou de Ravel qu'il aimait beaucoup mais aussi dans celle de Wagner. Cette source intérieure d'inspiration lui faisait oser des couleurs orchestrales comme personne.

Cette audace lui a-t-elle ouvert les portes du festival de Bayreuth ?
Il fut effectivement le premier chef français invité à Bayreuth. Parce qu'il innovait dans l'interprétation des opéras de Richard Wagner, avec un son plus épuré que la tradition ne l'avait imposée à Bayreuth et certainement hérité de Debussy. Il y a des réminiscences wagnériennes dans la musique de Debussy. Cluytens, en ce sens, effectua le même type de travail que Karajan. André combinait à merveille l'expression française de la poésie et du sentiment avec la précision et la justesse allemande.

Un talent qu'il héritait de sa double culture, française et belge ?
Certainement. Ses attaches et sa formation musicale en Belgique, pays de l'Europe du Nord, y ont contribué. Mais sa double nationalité fut aussi un problème. En Belgique on le considérait comme un chef français, et en France, il n'était pas reconnu totalement. C'est sans doute pourquoi ses enregistrements n'ont pas réédité dans les trois dernières décennies comme ceux d'Otto Klemperer ou de Wilhelm Furtwangler.

Aujourd'hui, comment vivez vous avec lui ?
J'ai exactement l'âge qu'il avait quand il est mort : 62 ans. Et je comprends mieux tout ce qu'il m'a donné. A l'époque, je ne réalisais pas bien; j'avais vingt-six ans, je venais de perdre l'homme que j'aimais et j'étais complètement débordée par sa passion à lui. Maintenant, je laisse surgir en moi tous ces moments que j'avais enfouis. Son souvenir et sa façon de distiller les sentiments dans la musique nourrissent en permanence mon interprétation dramatique. Cette passion, je la revis par exemple particulièrement dans L'affaire Makropoulos le chef d'œuvre de Janacek, qui évoque le caractère destructeur et rédempteur de l'amour.

Propos recueillis le 22 mars 2002 par Cécile Remy
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