Abeille Musique revient sur la figure exceptionnelle de ce musicien généreux, intelligent, inventif, moderne - de ceux qui ont su conduire une carrière sans jamais vieillir, en renouvelant constamment son habileté stylistique, et en restant toujours aussi frais et aussi jeune. Vous nous manquerez, Sir Charles.

n savait Sir Charles très malade - il nous a quittés à 84 ans le 14 juillet 2010, au terme d’un long et difficile combat contre le cancer. En dépit de la maladie, il se produisait toujours : il devait ainsi diriger Idomeneo de Mozart le 29 juillet. Retour sur une existence entièrement dédiée à la musique...
Il naît le 17 novembre 1925 dans une petite localité de l’Etat de New-York, Schenectady. Il n’a que deux ans, lorsque la famille Mackerras, d’origine australienne, regagne Sidney.
Cette famille a déjà marqué l’histoire de la musique australienne. Sir Charles compte en effet parmi ses aïeux un certain Isaac Nathan, compositeur et musicologue anglais qui collabora notamment avec Byron. Faisant face à d’importante difficultés matérielles il s’exila en Australie, où il conçut le premier opéra entièrement australien, Don Juan d’Autriche. Etablissant une école nationale vivace et originale, Nathan est aujourd’hui tenu pour le Père de la musique australienne.
Aussi c’est tout naturellement que le jeune Charles commence des cours de piano au début des années 1930. Il s’intéresse toutefois progressivement à un autre instrument : le hautbois. Rapidement reconnus, ses dons de hautboïstes l’amènent à intégrer l’Orchestre Symphonique de Sidney, où il devient l’un des interprètes les plus en vue.
En 1946 il s’installe en Angleterre et passe de l’interprétation à la direction. Il s’associe avec le Sadler’s Wells Opera et découvre le grand répertoire lyrique (Haendel, Gluck, Donizetti...)
A l’orée des années 1950, Sir Mackerras a deux intuitions phénoménales.
La première s’appelle Leoš Janáček. Au cours d’une tournée à Prague, il se familiarise avec le compositeur tchèque, alors tenu pour une simple célébrité locale, et pressent, avant tout-le-monde, l’ampleur de son œuvre lyrique. En 1951, il donne la première représentation anglaise de Kátia Kabanová.
La seconde tient à un terme qui fera florès : l’authenticité. Sir Mackerras s’intéresse très tôt à la restitution historique des œuvres anciennes. Il s’efforce tout aussi bien de réhabiliter les instruments anciens, que de remettre au goût du jour certaines licences oubliées. En 1959, le petit label anglais Pye lui propose d’enregistrer les Musique pour les feux d’artifice royaux de Haendel. Sir Mackerras opte pour un orchestre à vent, formation inédite, quoique respectueuse des intentions de Haendel. Réalisé dans des conditions quelque peu rocambolesques (« nous devions faire cela au milieu de la nuit, afin que nos vingt-six hautbois puisse jouer ensemble ») cet enregistrement s’est imposé comme un manifeste en faveur d’une interprétation renouvelée. Dans une même optique d’authenticité, Sir Charles publie des éditions remarquées des opéras de Mozart : conscient que la partition n’était aux yeux des interprètes du XVIIIe siècle qu’un simple support, il n’hésite pas à adjoindre appogiatures et ornementations.
Fort de cet avant-gardisme éclairé, Sir Mackerras conduit les plus grandes phalanges symphoniques de son temps : le BBC Concert Orchestra, le Royal Philharmonic Orchestra, le Sydney Symphony... Il dirige également nombre d’institutions de premier ordre : l’English National Opera, le Metropolitan, le Hamburgische Staatsoper...
Signant avec de multiples labels, il déploie une vaste constellation d’enregistrements qui continuent de briller avec une égale magnitude dans le ciel des mélomanes : les oratorios de Haendel chez DG, les symphonies de Mozart et de Brahms chez Telarc, les opéras de Janáček chez Decca et Supraphon.
Nommé Commander of the Order of the British Empire en 1974, Charles Mackerras est anobli en 1979.
A l’orée du IIIe millénaire, Mackerras résuma ainsi l’acquis de toute une vie : « Je crois qu’il est essentiel d’éditer aussi explicitement que possible les parties orchestrales, afin que les musiciens puissent les jouer sans beaucoup répéter (...) Dès lors que les parties sont clairement marquées, nous sommes capables de les jouer en nous focalisant sur l’interprétation plutôt que sur la technique. »
L’interprétation plutôt que sur la technique : telle pourrait être son épitaphe.