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Détail des pistes :
SYLLA Mola
1 - 1 Jangelma (12mn 47s )
1 - 2 Baba (6mn 44s )
1 - 3 Sàng Xale Man (7mn 21s )
1 - 4 Noon (7mn 16s )
1 - 5 Fier (7mn 02s )
1 - 6 Njaarelu Adiye (8mn 36s )
1 - 7 Doxandéem (9mn 24s )
1 - 8 Sicroula (8mn 29s )
Ernst Reijseger - Janna
On a beaucoup parlé du rapprochement des cultures. De la supériorité du Vieux Monde; d’intellectualité et d’archaïsme, de raffinement et de réductionnisme, du combat des traditions et de l’affrontement des opposés, du Nord et du Sud, comme synonymes d’en haut et en bas. Que de sombres théories, propagées avec toute l’arrogance d’un pouvoir colonial européen en quête de profits, de purification et de son âme perdue en une terre de prétendue simplicité. Dans "Weiß auf Schwarz" ("Blanc sur Noir"), un scénario de 1970, Mauricio Kagel joue avec l’idée du transfert culturel, la réduisant à l’absurde, tout comme T.C. Boyle dans son plus beau roman, logiquement intitulé "Water Music". Kronos et Steve Reich ont minimalisé dans des directions africaines, Karlheinz Stockhausen a parlé d’un "magnétisme… nous permettant d’abandonner le paradis protecteur de l’outrecuidance".
L’étranger comme tonique pour les inspirations en panne, comme source de sentiments nobles, comme fontaine de jouvence pour l’industrie de la musique sous l’étiquette du "World Beat". Les bonnes intentions côtoyant la bonne qualité, des prestations calculées partageant la scène avec des guéguerres ouvertes. Tout cela, le festival "Strings of Fire" de Leipzig nous le proposait ce printemps: du mélange de genres en terrain miné, des escapades ambitieuses au royaume de l’exotisme… Puis, l’exception qui justifie toute l’entreprise, car elle en appelle à quelque chose de plus profond, captivant de ce fait le public. Ce moment fort était inattendu et d’une autre provenance. Il nous était offert par le violoncelliste hollandais Ernst Reijseger, qui se produisait en duo avec le chanteur sénégalais Mola Sylla. Avec sensualité et avec une fougue existentielle, il a démontré que les mélanges de genres et de cultures pouvaient donner lieu à plus qu’une musique de divertissement élevée ou des expériences sans queue ni tête.
Reijseger, un produit de la scène d’improvisation hollandaise, a libéré son jeu de la prévisibilité. Il s’est approprié les traditions pour mieux s’en défaire. Il passe son archet entre les cordes, frotte son instrument bruyamment contre le sol, le joue comme une guitare et le martèle. Il siffle, fredonne, étire les sons et bat les arpèges en parcourant la pièce et en soutenant la tension. Ernst Reijseger, Mola Sylla et Serigne C.M. Gueye ont réussi ce qui est presque impossible: ils ont enregistré une prestation exceptionnelle, inoubliable pour en faire une expérience auditive nouvelle et enthousiasmante. Le trio s’est produit pour la première fois à Lormont, près de Bordeaux, dans le cadre de la série de concerts "Musique de Nuit invite Winter et Winter". Sur place, les trois musiciens se sont réunis dans un petit théâtre afin d’élaborer leurs récits musicaux.
Le trio crée de ces moments de beauté irritante et de tension à couper au couteau qui sont chargés d’une profonde émotion. Ce que nous proposent Ernst Reijseger, Mola Sylla et C.M Gueye est beaucoup plus qu’un folklore habituel. Ils représentent la septième génération, qui est enfin capable de se parler de ce que les blancs ont fait subir aux noirs.
Mola Sylla, qui a quitté Dakar pour Amsterdam en 1987 et habite en Hollande depuis, joue du M'bira et de la flûte. Il chante surtout en wolof, cette langue ayant survécu aux côtés du français et parlée par 90% des Sénégalais. Il se penche sur l’histoire de son pays, sur les confréries musulmanes et des figures historiques telles que Cheikh Achmadou Bamba, qui fut forcé de partir en exil et dont la foi n’en fut que renforcée. Son disciple aux idées libérales, Ibra Fall, est également dans le portrait, tout comme l’intellectuel qui a donné son nom à l’Université de Dakar, Anta Diop. Il nous raconte la prise de la vieille capitale, Ndar, ainsi que l’expérience de la solitude en Europe, nous parle de sécurité et de deuil, du petit-fils du prophète Mohammed et de l’attente vaine d’étrangers qui ne tiennent jamais leur parole. Il est question de ce qui est, de le transformer et de le transporter.
Ernst Reijseger est le partenaire idéale pour ce genre de rencontres et de rendez-vous réussis, comme il l’a démontré merveilleusement lors de sa collaboration avec les Voches de Sardinna. Son grand plaisir de jouer, son humour habile et sa dextérité inouïe sont inséparables et ne sont jamais donnés en spectacle. Ce projet est le résultat de la rencontre de deux mondes qui peuvent aujourd’hui créer conjointement dans des directions imprévisibles. Il s’agit d’un dialogue percutant et touchant, d’une grande intensité, qui donne à comprendre qu’il est possible de se comprendre. Ce n’est pas sans raison que ce dialogue interculturel est dédié à la fille d’Ernst Reijseger, Janna qui, avec son grand-père, nous regarde en fronçant les sourcis.
- Ulrich Steinmetzger
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HERESY002 - Heresy Records
1 CD Musiques du monde
Paru le 26/04/2012