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  • 1 CD Jazz / Blues - MEL666004
  • Jean-Philippe Viret Trio

    Le Temps qu'il faut

4F de Télérama 9 de Classica-Répertoire 4 étoiles Jazzman Disque d'émoi Jazz Magazine
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Référence : MEL666004 - 3760002139012 - 1 CD Enregistré en 2008 - Notes en Français
En vente sur ce site depuis le 30 octobre 2008
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Jean-Philippe Viret
Peine perdue
Les arbres sans fin
En un rien
Esthétique ou pathétique ?
7 à voir
Dans la peau d'un autre
Ailée au sud
Si peu de choses

Jean-Philippe Viret, contrebasse
Edouard Ferlet, piano
Fabrice Moreau, batterie

amedi 14 juin, 19h. La conversation touche à sa fin au café l’Etoile de Montreuil, quand Jean-Philippe Viret, invité à définir les caractéristiques de son trio, lâche soudain, comme en dernier recours : « Ah oui… Une chose encore… On ne l’a pas fait exprès mais quand on met bout à bout les titres de nos albums, curieusement ça « écrit » quelque chose… Une phrase… Enfin un fragment — un morceau de phrase… On est encore dans l’inachevé bien sûr. Au milieu du parcours… Mais s’il ne fallait qu’une raison pour continuer l’aventure ce serait peut-être pour voir où tout ça va mener… Quel « sens » va finir par se dégager de cette suite de mots. »

On se pique au jeu. Quatre albums ont paru déjà depuis le tournant des années 2000 : trois en collaboration étroite avec le producteur Philippe Ghielmetti pour les labels Sketch et Minium ; un autre plus confidentiel, édité exclusivement au Japon… Un cinquième aujourd’hui vient s’inscrire à leur suite, ouvrant à son tour de nouvelles perspectives… On essaie : « Considération : Étant donné L’indicible (Autrement dit) Le temps qu’il faut… »

Et de fait, aussitôt jetés sur le papier les titres se disposent en une ligne sinueuse et accidentée. Comme une sorte de vers libre au lyrisme abstrait. Une sentence précieuse aux allures mallarméennes qui dans le même geste poserait un à un les éléments de sa propre énigme et se proposerait simultanément d’en résoudre le mystère…

Ce n’est bien sûr qu’un détail (pointé avec pas mal de malice par le contrebassiste…) : un petit jeu poétique autour de quelques mots choisis — pour leur sens, leur son, leurs couleurs et leur plasticité. Mais n’en dit-il pas plus long finalement que bien des grands discours sur l’extrême singularité d’un trio engagé depuis plus de dix ans maintenant dans un projet artistique dont la « différence » tient principalement (comme l’indique explicitement le titre de ce dernier opus, emprunté à Cioran) en ce qu’il a choisi en toute connaissance de cause et depuis l’origine de se donner « le temps qu’il faut » — pour constituer un groupe, pour faire de la musique, bref, pour parvenir à ses fins, fussent-elles à ce jour encore obscures et toujours à venir ?

Car une chose est certaine : c’est dans cette façon unique de privilégier la durée, de jouer sur la forme et ses métamorphoses, de mettre constamment en scène de façon très « romanesque » le déploiement progressif et concerté de compositions sinueuses toutes en plis et replis, tours et détours, qu’il faut chercher le secret de cette petite formation qui, sans jamais se référer explicitement à aucune des grandes traditions du trio (se mettant ainsi à l’abri de tout mauvais procès en conservatisme), tire une part essentielle de sa séduction d’échapper tout autant aux mirages de l’ « air du temps » et autres effets de mode.

Non d’ailleurs que Viret et son complice Edouard Ferlet, les deux têtes pensantes de la formation assurant depuis sa fondation une sorte de co-direction artistique harmonieuse et complémentaire, les ignorent ou s’en désintéressent, des modes qui façonnent aujourd’hui la scène jazz internationale. Mais puiser dans la sono mondiale une chanson pop à la mélodie accrocheuse, imaginer un petit arrangement raffiné calé sur un groove pneumatique puis laisser s’épancher un piano brillant, tout en lignes fluides et virtuoses : comment ne pas voir dans cette tentation à laquelle tant de jeunes groupes succombent une sorte de « régression esthétique » par rapport à l’interaction généralisée entre les instruments mise en œuvre dans les grands trios historiques — et notamment celui de Bill Evans avec Scott La Faro, à l’origine de la vocation du contrebassiste ? « On se définit tout autant par ce que l’on fait que par ce que l’on se refuse de jouer » lance Viret qui s’y connaît en parcours choisi et éclectique. De ce côté-là, pas de problème identitaire : le trio sait très précisément où ne pas s’aventurer…

Mais alors comment définir plus précisément les intuitions esthétiques originales qui font de ce groupe l’un des plus passionnants de la jeune scène jazz européenne ? Reprenant une nouvelle fois à la source la plupart des orientations artistiques développées dans les disques précédents en les menant insensiblement encore un peu plus loin, dans des zones poétiques jusqu’alors juste effleurées, « Le temps qu’il faut » tout en séductions instantanées et raffinement structurel est peut-être à ce jour l’album le plus à même d’offrir quelques réponses tangibles à cette interrogation.

Ouvrant de façon très concrète une nouvelle ère dans l’histoire du trio en présentant pour la première fois Fabrice Moreau à la batterie en lieu et place d’Antoine Banville, « Le temps qu’il faut », œuvre-charnière de fait, apparaît dans le même temps comme un chef-d’œuvre de maturité s’inscrivant très clairement dans le droit-fil de ses prédécesseurs en donnant à entendre un groupe qui n’a peut-être jamais offert la sensation d’être à ce point maître de son langage. Ce paradoxe apparent permet certainement de saisir l’équilibre fragile et toujours remis en jeu entre rupture et continuité, tradition et modernité, qui depuis l’origine façonne le discours d’une formation qui semble s’être donnée comme mot d’ordre de « creuser son sillon » quoi qu’il advienne.

Et de fait on retrouve ici tout ce qui fait le charme inimitable du trio : un travail incessant sur les miroitements de couleurs, les jeux de reflets, les nuances de timbres (tout ce qui rattache le son du groupe à la tradition française) ; le sens du motif et de son évolution « narrative » ; cette façon de donner à chaque pièce une forme spécifique intégrant l’improvisation comme un élément constitutif de son développement et non un simple jeu de variations virtuoses sur un thème prétexte ; ce goût pour le collectif enfin, chaque membre du trio étant invité dans le cadre de compositions écrites spécifiquement pour ses qualités, à exprimer pleinement son individualité sans jamais perdre de vue la forme globale et l’identité sonore de la formation.

Sur des compositions raffinées et volontiers mélancoliques (sept de Viret, trois de Ferlet et une de Moreau) le trio développe un univers lyrique, hyper mélodique et extrêmement audacieux sous le poli formel, faisant évoluer climats et humeurs de façon subreptice en harmonies subtilement tordues et rythmes savamment déstructurés — le groupe n’aimant rien tant que dissimuler ses audaces formelles et la subtilité de ses structures mouvantes derrière un sens de la mesure et de la clarté expressive poussées à l’extrême.

… A l’arrivée cette musique réfléchie et complexe, secrètement tourmentée sous le calme apparent, sonde sans en avoir l’air au plus intime de notre inconscient et ramène à la surface de ses miniatures impressionnistes, sous forme de ritournelles énigmatiques et autres harmonies précieuses, des émotions intemporelles et universelles qui restituent à notre présent une « profondeur » dont il semblait avoir perdu le secret.

Stéphane Ollivier
 

Détail des pistes :


VIRET Jean-Philippe
1 - 1     Peine perdue (6mn 51s )    
1 - 2     Les arbres sans fin (7mn 58s )    
1 - 3     En un rien (4mn 49s )    
1 - 4     Esthétique ou pathétique ? (8mn 15s )    
1 - 5     7 à voir (4mn 29s )    
1 - 6     Dans la peau d'un autre (5mn 12s )    
1 - 7     Ailée au sud (5mn 03s )    
1 - 8     Si peu de choses (8mn 04s )    
1 - 9     Docile (exclusivité numérique) (5mn 22s )