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’est une nouvelle fois vers son vieux complice Gabor Gado que s’est tourné Gabor Winand pour écrire la musique de cet album, véritable aboutissement d’un long compagnonnage alors que la réputation grandissante du chanteur l’appelle sous d’autres cieux et que le guitariste s’oriente vers une musique toujours plus écrite. Et c’est cette fois un opéra que le compositeur offre à son ami et dont il fait l’unique chanteur.
On entre dans Opera Budapest comme on entre à l’opéra ou au théâtre. Quelques grondements de tambours rappellent ces trois coups que l’on frappe avant le lever de rideau pour annoncer que l’on change de dimension, que l’on pénètre la réalité parallèle du drame. Des grondements de tambours qui sont aussi les premières mesures d’une ouverture lourde de présage et qui sont bientôt rejoints par de menaçantes pédales de trombones. Gabor Winand pourrait s’être vu confier le rôle du choryphée, ce chef de chœur de la tragédie grecque, préparant, annonçant, commentant, déplorant, interpelant tour à tour protagonistes et spectateurs. D’abord souligné par la guitare, son chant est redistribué parmi le chœur des instruments comme une rumeur reprise de place en place, tandis que cloches et vibraphone tintinnabullant lèvent momentanément les branches de cet inquiétant sous-bois sur l’innocence menacée d’un violon aux accents buccoliques.
C’est encore une batterie très prosaïque qui ponctue la marche malaisée de la trompette, premier personnage à entrer en scène après l’ouverture. Si l’on se retient de poursuivre plus avant ce parallèle par trop simpliste pour entrer dans l’intention du compositeur Gabor Gado, c’est en partie à regret, tant la suite des plages proposées sous ce titre éminemment suggestif s’apparente, aux actes successifs d’une même œuvre dramatique.
Gabor Winand n’a pas voulu signer un disque de jazz vocal, pas plus que Gabor Gado n’a cherché à privilégier son quartette régulier. De récents concerts ont montré, comme le chanteur savait s’intégrer sans précautions particulières aux jeux de ce quartette devenu au fil des années singulièrement complice dans l’exercice interactif de l’improvisation débridée. Cette complicité a stimulé les conceptions orchestrales de Gabor Gado au profit d’une écriture dramatique serrée et d’une distribution des rôles quasiment théâtrale. Le solo est ici l’exception. Le plus souvent, même lorsque le compositeur lâche la bride, ce ne sont jamais que duos ou inventions polyphoniques à trois ou quatre parties, parfois à la limiteu du hoquet, ce procédé d’écriture où chaque voix vient compléter la phrase entamée par l’autre. Et celui qui semble disposer de la plus grande autonomie, c’est finalement le batteur. Sinon chef d’orchestre, du moins meneur de jeu, omniprésent même lorsqu’il décide de se taire.
Ajoutant à son quartette une trompette, celle d’Airelle Besson, l’une des plus brillantes héritières de cet après-Miles inventé par Kenny Wheeler, Gabor Gado intègre ce nouvel ensemble à une formation plus large qu’il contrôle comme un véritable orchestre de chambre. Se refusant à la redondance jusque dans le recours à l’unisson qui répond toujours ici à un désir précis de combinaison timbrale, il constitue autour de la voix stratosphérique de Winand un équilibre d’une infinie délicatesse entre cohésion et contraste. La pédale de volume de la guitare, les anches et la trompette éclairent la voix à tour de rôle, sous un jour constamment renouvelé par la diversité des résonnances sympathiques qu’ont en partage instrumentistes et chanteur. Les éclaircies fugaces du violon, l’écume tourbillonnante du saxophone, les salissures du coup de médiator saturant l’amplificateur, le remous des cymbales et des tambours timbrés dynamisent ces pastels en les striant d’harmoniques, de fractures et d’angles vifs. Le trombone, la contrebasse et les tambours graves lui offrent une assise qui joue tout à la fois sur la gravité menaçante des timbres et la danse des rythmes. Centrale, la voix se fond pourtant dans cette palette, par cette étrange flexibilité qui l’apparente bien souvent à un véritable instrument de musique.
Tandis que les ambiguïtés harmoniques auxquelles Gabor Gado nous avait habitués à la lisière des univers modal et tonal se hérissent d’arpèges verticaux vacillant sur d’étranges pédales, le rythme est lui-même gagné par les incertitudes d’une conception modale du rythme où s’enchevêtrent les mètres impairs aux signatures variées. Il résulte de cette étrange plastique rythmique un temps hérétique, hérité du temps du jazz, mais affranchi de sa chronométrie tyrannique, où les métamorphoses du mètre, de l’harmonie et du timbre se contaminent réciproquement d’une étrange manière. Sur la dérive de cette ample pulsation sonore polymorphe, les partitions et les initiatives collectives qu’elles suscitent incarnent les anges et les démons qui hantent Gabor Gado, issus de cette Europe déliquescente où il a grandi, de ses valeurs dont il s’est nourri et dont il a fait le ferment de son œuvre éperdue. Quel autre que Winand pouvait lui prêter sa voix ?
Franck Bergerot Détail des pistes :
WINAND Gabor
1 - 1 Haiku (5mn 36s )
1 - 2 Tribute to Sylvia Plath (6mn 53s )
1 - 3 Opera Budapest (7mn 06s )
1 - 4 A long way down (6mn 59s )
1 - 5 Orpheus and Eurydice (6mn 46s )
1 - 6 The language of flowers (5mn 24s )
1 - 7 Milonga (7mn 31s )
1 - 8 All souls (9mn 16s )
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