Imprimer cette page |
Envoyer à un ami |
Recevoir les nouveautés Budapest Music Center en RSS
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Compositions de Gábor Gadó
abor Gado nous livre là son disque le plus intime, le plus secret. Le plus sombre aussi, lorsque son précédent “Orthodoxia” jouait sur une intense luminosité mélodique. “Trop mélodique, trop élégant ”, laisse-t-il entendre. Coquetterie d'un artiste évidemment mélodiste? Gabor se défend d'être un compositeur mélodique. S'il a grandi en chantant la musique populaire hongroise dans les chorales, c'est selon le système Kodaly. Les fonctions des degrés de la gamme y remplacent les noms des notes. Il en résulte chez Gabor une oreille très verticale, une grande facilité à ressentir la tonalité, à jouer de ses tensions, de ses détentes. Et cette faculté à superposer aux cadences les plus parfaites des voicings et des altérations concevables par lui seul, non sans évoquer les polyphonies vocales nées à la frontière de l'Occident tonal et de l'Orient modal.
La tentation chromatique est ici d'autant plus troublante qu'elle se noue au patrimoine modal et aux bourdons des cordes à vide de la guitare. La permanence de ces derniers dressés en hors champ de la tonalité accentue la mobilité des progressions harmoniques jusqu’à procurer une impression d’instabilité et de fuite en avant. Dans The Unknown Kingdom, c'est la note centrale de Mi qui résonne de place en place, en relief ou en creux, tandis que le guitariste entraîne Matthieu Donarier sur l'échelle des douze sons. Ce sont cette même pédale de Mi dans Europe et les cordes à vides dans l'introduction de TheWorld of Ulro qui contrarient la limpidité tonale. Dans Three Poets, l'échelle pentatonique des chansons populaires hongroises flotte, en La puis en Sib, sur des accords modaux, sans ancrage fonctionnel. Constante de la musique de Gabor, ce sentiment de dérive est entretenu par l'usage récurent de l'expression rubato qu'il partage avec ses complices rodés aux langages de l'ère post-coltranienne. Mais c'est d'abord au rubato de la musique traditionnelle hongroise qu'il pense : “Lorsque j'ai entendu John Coltrane pour la première fois, je me suis dit qu'il avait dû écouter beaucoup de chansons hongroises”.
Une seule pièce, Friends' Play, recourt au tempo straight ahead du jazz. Lancé à la diable contre l'avis de Gabor par ses comparses en fin de séance, cet instant de jeu sans arrière-pensée jette un éclair de luminosité qui intensifie les ombres de l'album. “Je joue contre Mathieu, il me résiste, je le tente, il continue. C'est une musique de joie, la joie de jouer ”. Ainsi, même lorsqu'il semble lâcher la bride, Gabor garde le contrôle sur la complicité interactive de ses brillants compagnons, raisonnant en compositeur jusqu'à l'extrême lorsque, dans Three Poets, l'improvisation aux apparences libertaires n'est que variation autour du thème.
Les titres des pièces ne manquent pas d'intriguer. “C'est d'abord la construction et les voicings qui me viennent. Mais parfois ce sont les titres. The Unknown Kingdom s'est imposé à la vue d'un paysage. Le livre d'Alain Fournier, Le Grand Meaulnes, m'est alors revenu à l'esprit et la musique m'a envahi comme dans un rêve. Ce genre de révélation suscite un long travail. Il me faut trier, jeter. Mais pour The Unknown Kingdom, tout est venu d'un coup”. Dans Europe, évoquant une enfance difficile, Gabor fait référence à l'Europe qu'il a découvert à l'âge de 14-15 ans en lisant Balzac, puis avec les films de Tarkovski, Fellini ou Bergman. Il apprenait que sa souffrance n'était pas unique ! Aux quatre coins de l'Europe, livres, films et peintures lui permirent de déchiffrer sa propre détresse.
Les trois mouvements de Champs Élysées Affair sont inspirés par la ville. Le premier par sa structure verticale, stratifiée, que les arpèges de guitare détaillent comme en coupe. “ No music! Complete Chaos ! ” fut la consigne donnée pour le second sous l'emprise de l'oppression urbaine. Le troisième est conçu comme un refuge. Little Bloody Song prête à contresens. Le mot hongrois vér ne désigne pas le sang de la blessure, mais la sève nourricière qui irrigue l'être vivant. Et les appels initiaux de la guitare sont ceux d'un prêcheur qui invite à l'exultation. Les Three Poets sont des poètes hongrois chers à Gabor. Attila Jozsef s'est suicidé, Endre Ady fut victime de syphilis, Mikos Radnoti est mort en déportation. “Tel aurait pu être mon destin. Lorsque j'ai réalisé qu'aucun d'entre eux n'avait atteint mon âge, je leur ait écrit ce requiem. C'est venu comme ça, en pratiquant la guitare tout en pensant à eux, alors que remontaient de ma mémoire des bribes de leurs poèmes et de la musique de Bartok qui résonne avec leur vision du monde”.
Pour autant, la musique de Gabor ne se veut pas narrative. Elle ne renvoie qu'aux abstractions qui hantent ce lecteur de Schopenhauer et Swedenborg. The World of Ulro est un livre du poète polonais Czeslaw Milosz et fait référence à une figure symbolique de William Blake. La pièce musicale du même titre est une introspection fiévreuse sur le modèle de la méditation tibétaine yeti yeti qui consiste à se risquer à la rencontre de ses propres démons pour s'en affranchir. Dans The World of Ulro, Gabor ne raconte pas, mais entraîne littéralement ses compagnons à faire l'expérience de ces phases successives d'anéantissement, d'errance et de reconstruction. De même, tout au long du disque, les notes pédales résistant aux progressions harmoniques et l'équilibre tonal contrarié par le désordre chromatique ne sont que les manifestations d'un sensibilité tourmentée par la quête d'un Dieu absent qui fait dire à Gabor: “S'il n'existait pas, il faudrait quand même y croire”.
Franck Bergerot du journal Jazzman
Détail des pistes :
GADO Gabor
1 - 1 Unknown kingdom (6mn 25s )
1 - 2 Champs-Elysées affair (10mn 03s )
1 - 3 Europa (9mn 40s )
1 - 4 Friends’ play (7mn 24s )
1 - 5 The World of Ulro (11mn 59s )
1 - 6 Little bloody song (6mn 46s )
1 - 7 In memory of three poets (7mn 23s )
1 - 8 Nathalie, Pascal and the Angel (9mn 53s )
Votre compte
Omax1 (Tokyo) - Michel is back - Stésté - Istanbul - Unison - For drummers only - Mirror - Fonès - East Berlin / Aka Moon
Emile Parisien Quartet