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Compositions de Gábor Gadó
e tout temps, le jazz a entretenu des relations paradoxales avec le chant. Parce que ses instrumentistes ont toujours placé leur expression au plus près de l'expression vocale. Parce que, dans le même temps, les vocalistes s'inspiraient de l'improvisation instrumentale. Gabor Winand est de ceux qui renouvellent le plus sûrement les données de ce paradoxe en les retournant comme un gant.
Né en 1964, il étudia la clarinette dès l'âge de huit ans. Plus tard, il étendit cet apprentissage au saxophone et à la flûte. Le jazz vint longtemps après, lorsque, à 18 ans, il entendit Ella Fitzgerald et Louis Armstrong. L'année suivante, il entrait à l'académie Bela Bartok de Budapest… pour étudier le chant, en classe de jazz. Plus exactement, pour étudier le jazz, armé de sa seule voix, car on dit qu'il ne s'attarda pas outre mesure auprès de ses professeurs de chant. “On a une voix ou on n'en pas”, explique-t-il, sans fausse humilité. Il en avait une. L'une des rares sur la scène européenne contemporaine à se jouer des registres avec une égale fermeté, sans effort apparent, avec une facilité déconcertante. Chanter en anglais ne l'inquiète pas plus que ça, lui qu'une question dans la langue de Shakespeare fait rougir comme une jeune fille, confus qu'il est de n'en rien comprendre. Sa compagne, Elsa Valle, qui enseigne le chant, est toujours stupéfaite chaque fois qu'il aborde un nouveau texte anglais. “Moi qui doit étudier chaque texte avant de commencer à le chanter, lui le chante immédiatement, se l'approprie avant même de l'avoir appris ”.
Mais le plus étonnant, c'est la décontraction de son rapport à l'improvisation. Au début, il commença par scatter de façon classique. Ses influences? Ella, assurément. Jon Hendricks, probablement. “J'ai écouté les chanteurs de jazz, mais je n'ai jamais cherché à les imiter. J'ai juste essayé de rentrer dans ce qu'ils faisaient”. Mark Murphy? Connaît pas. Léon Thomas? Il pourrait lui avoir emprunté ses rapides appoggiatures de la voix de poitrine à la voix de tête, mais il n'en fait pas un procédé systématique, ni même un cliché, tout juste une figure de phrasé parmi d'autres, glissée dans un vocabulaire d'onomatopées qui n'appartient qu'à lui. Moins percussif que celui des jazzmen, moins dental, plus diphtongué, legato, mélismatique. Visiblement, il a prêté l'oreille aux traditions extra-européennes, mais sans s'y perdre, sans menacer la cohérence de son art.
“Mon influence, c'est la musique instrumentale” confie-t-il pour se contredire aussitôt : “Quand j'improvise au saxophone ou à la clarinette, je chante. J'improvise en chantant, parce que c'est en chantant que j'ai appris à improviser”. Voici l'affaire! “Pour aborder un nouveau morceau, précise-t-il, je me prépare comme un instrumentiste, en regardant les harmonies et la structure sur le clavier. La clarinette et le clavier m'ont donné une discipline d'instrumentiste ”. Oreille absolue? “ Non ”. Mais cet enfant du système Kodaly ajoute, l'œil malicieux : “ j'ai une très bonne oreille relative ”. On comprend alors comment il se joue des partitions de Gabor Gado, son compositeur favori, l'un de plus troublants mélodistes que l'on puisse imaginer. Du genre à vous coller des airs en tête pour des semaines entières, sans que jamais pourtant vous ne parveniez à en reproduire les tortueux méandres. Le tout dans des contextes harmoniques soulevant mille ambiguïtés qui n'effraient nullement Winand, même s'il faut suivre Gado dans les contextes les plus libertaires. Voire se lancer sans guide, seul face à la batterie.
“Mon style s'est mis en place au début des années 1990. Je travaille avec Gado depuis cette époque. On se connaît bien, je comprends sa musique, son univers. Il connaît ma voix ”. Les paroles d'Eszter Molnar collent aux mélodies de Gado. Ses textes précédents* abordaient de façon encore conventionnelle les rapports entre hommes et femmes. Ceux d' “Agent spirituel” se font l'interprète de la spiritualité de ce compositeur tourmenté par les zones d'ombre de l'âme humaine. Leitmotiv de l'œuvre de Gado, Nathalie, Pascal and the angel a pris le titre de Sanctuary et la douloureuse supplication de Greetings from the angel a gagné une profondeur inédite.
L'orchestre réuni autour de Winand contribue à renouveler de fond en comble l'univers de Gado. Arrangé comme un orchestre de chambre, il est porté par la précise musicalité d'un tandem rythmique qui fait autorité en Hongrie. Et il est habité par un enfant du pays revenu d'un séjour de trois ans à la prestigieuse Berklee School de Boston sans y avoir perdu son âme. On reparlera du saxophoniste Kritof Bacso.
Franck Bergerot du journal Jazzman
* les albums de Gabor Gado (“Homeward”) et Gabor Winand (“Corners of my Mine”)
Détail des pistes :
WINAND Gabor
1 - 1 Sanctuary (9mn 27s )
1 - 2 If I knew where to begin (7mn 20s )
1 - 3 Searching for the light (10mn 36s )
1 - 4 Let me know peace (5mn 52s )
1 - 5 Friends like you (8mn 39s )
1 - 6 Greeting from the Angel (11mn 29s )
1 - 7 Time (8mn 07s )
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