Imprimer cette page |
Envoyer à un ami |
Recevoir les nouveautés Bee Jazz en RSS
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
quoi sert la musique ? Cioran, grand maître de l’aphorisme définitif, a sa réponse, magnifique : « La musique, système d’adieux, évoque une physique dont le point de départ ne serait pas les atomes mais les larmes. » Ici, dans ce beau disque à la tonalité tendrement nostalgique, ce sont les larmes d’un fils qui, avec son saxophone et la musique qu’il porte en lui, veut raviver le souvenir d’un père disparu en novembre 2007 : Max Spira, personnage haut en couleur de la nuit parisienne, antiquaire fou de musiques. On ne se console jamais de la mort d’un père. On apprend seulement, avec le temps, à apprivoiser l’absence, amadouer le manque, vivre avec le vide. Grâce à la musique, on peut néanmoins parvenir à transformer son deuil en célébration, sa douleur en hommage. « Ce disque m’a fait un bien fou, dit aujourd’hui Stéphane Spira. Il m’a permis de positiver mon chagrin, de l’exprimer et finalement de le dépasser. » Ce n’est donc par hasard si le disque s’ouvre sur « 21 place des Vosges », adresse où son père avait sa boutique de brocante, et se termine par « Pra dizer adeus », « Pour dire adieu », une sublime mélodie signée d’Edu Lobo. Pour cet album sans pathos ni épanchement narcissique, ce « Song for my father » d’un nouveau type, Stéphane Spira, à l’exception d’un seul titre au ténor (« Dear Lord »de John Coltrane), a privilégié le saxophone soprano. «J’ai aujourd’hui le sentiment qu’avec cet instrument j’ai trouvé ma vraie voix, la plus naturelle, la plus intime. Je m’y exprime avec plus de liberté, sans doute parce que, contrairement au ténor, il y a moins de noms qui dominent son histoire et ligotent mon inspiration. J’ai pris dernièrement conscience que, quand je joue à l’invitation d’autres musiciens, je prends spontanément mon ténor. En revanche, quand je travaille vraiment ma propre musique, très vite j’entends le soprano. »
Pour ce duo inédit avec Giovanni Mirabassi, l’emploi du soprano s’est donc imposé comme « une évidence flagrante ». Parce que c’est la voix qui prime sur toutes autres priorités musicales. « J’aime le chant, affirme Spira. Je prétends avoir été autant influencé par Shirley Horn que John Coltrane, Carlos Jobim que Miles Davis ». On trouve la même exigence lyrique chez Giovanni Mirabassi. Voilà un pianiste qui s’est comme personne faire chanter son clavier avec cet art subtil des glissements mélodiques et des irisations harmoniques, nacrées comme ces crépuscules qu’on peut admirer en Toscane. Pour avoir déjà pratiqué cet exercice de haute voltige avec Michel « Mickey » Grailler et, au début des années 90, avec le guitariste Jean-Luc Roumier, Stéphane Spira aime avec passion l’épreuve du duo. Ce tête-à-tête, de coeur à coeur, d’inconscient à inconscient, s’avère pourtant la formule la plus risquée du jazz. Cela ne doit jamais être un combat où l’on joue sur l’altérité de l’autre, mais un libre échange, instable, forcément fragile, sur le fil de l’instant. Tout peut arriver, Chacun des deux complices se doit d’être toujours à l’affût, à
l’écoute extrême de l’autre. La moindre faiblesse de présence y est fatale. La plus petite faiblesse d’attention s’entend immédiatement. Le double jeu ne pardonne pas. C’est que le duo relève de l’art de la conversation la plus intime. Il exige de savoir à la fois écouter et parler en même temps. Il n’y a que la musique qui autorise un tel miracle.
La réussite première de « Spirabassi » tient d’abord aufait que le dialogue est ici, au fil des plages, parfaitement équilibré. Sans la moindre tentative de prise de pouvoir de l’un comme de l’autre. Seule compte ici la libre prise de parole à deux voix. « Il y a comme
une magie, confesse Stéphane, qui s’est opérée entre nous lors de l’enregistrement. Giovanni par son jeu tout en fluidité chantante, très loin de celui d’un simple accompagnateur, a su me mettre en valeur. De la même manière, ma musique et mes compositions ont cherché à lui permettre de s’exprimer avec le plus de liberté possible.» Le pari de l’interaction triomphante est ici totalement gagné. ! Pour tout résumer en une seule phrase, Cioran, une nouvelle fois, a trouvé la formule magique : « Seule la musique peut créer une complicité indestructible entre deux personnes »Pascal Anquetil
Détail des pistes :
SPIRA Stéphane - MIRABASSI Giovanni
1 - 1 21 places des Vosges (6mn 53s )
1 - 2 Twilight song (6mn 50s )
1 - 3 Spirabassi (2mn 49s )
1 - 4 Alfonsina y el mar (6mn 01s )
1 - 5 N.Y time (3mn 31s )
1 - 6 Dear lord (5mn 22s )
1 - 7 Samba phil (3mn 32s )
1 - 8 Sabiha (6mn 08s )
1 - 9 Mata hari (4mn 11s )
1 - 10 Pra dizer adeus (6mn 25s )
Votre compte
Alain Gibert, Patrick Charbonnier, Etienne Roche & Olivier Bost, trombones
Jean-Marie Machado, piano - Dave Liebman, saxophone
Florian Ross, loops & piano
PIT3049 - Pirouet Records
1 CD Jazz / Blues
Paru le 26/08/2010