
orsque les mélomanes de jazz parlent de piano, ils pensent d’abord aux trios de Fats Waller, Wynton Kelly, Bud Powell, Oscar Peterson, Hampton Hawes, Bill Evans, Chick Corea, ou Keith Jarrett. En jazz, le trio de piano semble être le format le plus intéressant pour les amateurs comme pour les musiciens. C’est celui qui fournit au pianiste les meilleures possibilités d’interaction avec une section rythmique. Les couleurs des différents instruments peuvent s’y déployer entièrement. Le trio pour piano offrant sans doute le meilleure espace de communication aux musiciens, il mène souvent à des structures harmoniques, mélodiques et rythmiques très sophistiquées. Les partenaires d’Uri Caine sont ici John Hébert à la basse et Ben Perowsky à la batterie. « Siren » est un album unique, fruit d’une session enregistrée en analogue et sur deux pistes par l’ingénieur du son Ron Saint Germain et le producteur Stefan Winter. Dans le matériel composé pour ce projet, Caine exploite l’interaction et la dynamique de la formation.
L’album s’ouvre sur la pièce « Tarshish », dont la structure complexe en 2/4, 5/8, 2/4, 5/8, 4/4, 5/8, 2/4, 5/8, 2/4, 6/8 se poursuit en 4/4, 5/4, 4/4, 5/4 et 7/8, et finalement en 4/4, 3/4, 4/4, 3/4, 3/8 ! Vous n’en croirez pas vos oreilles ! Uri Caine crée par le biais de cette construction rythmique complexe une danse palpitante. « Interloper » prend le relais avec un rythme en 4/4 qui marie avec élan et naturel composition, rythme et grooves avec des parties improvisées. La pièce titre, « Siren », est d’inspiration très « free ». Uri Caine ouvre la pièce seul. La basse et la batterie le rejoignent après le thème. La basse entonne le thème à son tour et la pièce se termine dans un dialogue entre la basse, le piano et la batterie. « Crossbow » est un exemple typique d’un groove swing bien rond comme les aime Uri Caine. La pièce n’est pas sans évoquer « Primal Light », le premier album que Caine a consacré à Gustav Mahler. « Smelly » prend la relève avec ses sonorités de blues et de jazz, et ouvre la voie à « Succubus ». C’est le batteur Ben Perowsky qui cette fois ouvre le morceau, auquel John Hébert apporte une profondeur nouvelle au cours d’un solo de basse envoûtant, avant que Caine ne le mène à son paroxysme final avec un superbe solo de piano. La septième pièce de l’album débute avec une introduction « free » qui se transforme peu à peu en swing, avant qu’Uri Caine n’introduise le célèbre standard « Green Dolphin Street ». Le jeu de Caine se fait ici volontariste et roboratif, son « Green Dolphin Street » est ni plus ni moins un feu d’artifice que vient clore une agréable touche de soul. La transition est parfaite vers « Foolish Me », une nouvelle composition qui parait inspirée de Giuseppe Verdi. Caine dispose d’un savoir encyclopédique ; ses compositions tirent souvent leur inspiration du travail des grands compositeurs du passé. Et chaque nouvelle composition se veut une réponse, au sens où l’entend Wolfgang Rihm, l’un des grands compositeurs allemands contemporains, lorsqu’il explique : « L’art vient de l’art (…). La musique est créée en réponse à la musique. Wagner répond à Bach, Beethoven à Weber. Ou encore Schönberg répond à Wagner et Brahms, et Boulez répond à Schönberg et Debussy. Le travail original bouillonne là où les défis sont entendus, et il s’en suit toujours de nouveaux défis. » Caine présente « Calibrated Thickness » avec une extraordinaire légèreté, et nous replonge, avec « Hazy Lazy Crazy », dans l’atmosphère des clubs de jazz. « Free Lunch » est un échange ouvert à force contre force qui précède l’ultime pièce, « Manual Defile », composition d’Uri Caine dans laquelle il s’abandonne à son amour de la musique et des rythmes latins.
L’album « Siren » d’Uri Caine est en quelque sorte une réponse aux grands trios de piano de jazz. Caine s’y montre désireux de poursuivre cette grande tradition, tout en progressant dans son propre parcours musical, fidèle à ses racines.
(Traduction: Mélanie Rumpelmayr)
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