Référence : VEL3150 7619930315011 - 1 CD 57:24 - DDD - Notes en français avec les textes chantés en français avec traduction anglais et allemande En vente sur ce site depuis le 6 mai 2010 Date parution numérique : 4 mai 2010
Sérénade (Gabriel Marc) La vague et la cloche (François Coppée) L'Invitation au voyage (Charles Baudelaire) Soupir (René-François Sully-Prudhomme) Chanson triste (Jean Lahor) Le Galop (René-François Sully-Prudhomme) Extase (Jean Lahor) Au pays où se fait la guerre (Théophile Gautier) Lamento (Théophile Gautier) Romance de Mignon (Victor Wilder, d'après Goethe) Élégie (Madame Ellie Duparc d'après Thomas Moore) Testament (Armand Silvestre) Sérénade florentine (Jean Lahor) La vie antérieure (Charles Baudelaire) Phidylé (Charles-Marie-René Leconte de Lisle) Le Manoir de Rosemonde (Robert de Bonnières)
Nora Gubisch, mezzo-soprano Alain Altinoglu, piano
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L'Invitation au voyage 1 - 3 L'invitation au voyage (4mn 04s )
1 - 4 Soupir (3mn 19s )
1 - 5 Chanson triste (3mn 08s )
1 - 6 Le galop (3mn 07s )
1 - 7 Extase (3mn 20s )
1 - 8 Au pays où se fait la guerre (4mn 15s )
1 - 9 Lamento (3mn 16s )
1 - 10 Romance de Mignon (4mn 24s )
1 - 11 Élégie (2mn 52s )
1 - 12 Testament (3mn 20s )
1 - 13 Sérénade florentine (2mn 17s )
1 - 14 La vie antérieure (4mn 23s )
1 - 15 Phidylé (5mn 16s )
1 - 16 Le Manoir de Rosemonde (2mn 31s )
À la croisée des chemins…
Le rapport musique et poésie est un débat ancestral aussi bien chez les philosophes, que chez les poètes ou les musiciens. «Les routes de la musique et de la poésie se croisent» disait
Paul Valéry. Comment la musique dʼun poème subsiste-t-elle à travers son enveloppe musicale ?
Telle est la problématique de la mélodie française. Cette forme, issue de la romance est, contrairement
au lied allemand, éloignée de toute source populaire. Elle sʼimpose assez tardivement, Berlioz
emploie le premier ce terme. Dʼautres musiciens illustrent cette forme : Gounod, Saint-Saëns,
Massenet, Lalo. Avec Chabrier nous abordons la mélodie «moderne» celle qui nous permet de parler
dʼune «École de la mélodie française». Henri Duparc, (1848 – 1933) occupe dans ce parcours,
une place toute particulière. Avec ses 16 mélodies plus un duo, étagées de 1868 à 1885, il nous
laisse une œuvre bouleversante où lʼimportance de la partie vocale ne le cède en rien au commentaire
pianistique traité souvent de manière quasi orchestrale.
Duparc fait appel aux poètes romantiques (Moore et Gautier), aux Parnassiens (Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, Armand Silvestre), ou aux Symbolistes (Baudelaire). «Pour moi, écrit-il à
Francis Jammes, la musique inspirée par une poésie nʼa de raison dʼêtre que si elle ajoute quelque
chose à la poésie, si elle la rend plus touchante pour les âmes quʼémeut lʼexpression musicale. »
Dans le choix des textes, quelques invariants thématiques : la mort, mais une mort douce et salvatrice
liée à la nature (Elégie, Extase, Lamento, Testament), lʼattente ou lʼabsence de lʼaimé(e) (Soupir,
Phidylé, Au pays où se fait la guerre), la véhémence des sentiments à travers la métaphore du
cheval (Le Galop, Le Manoir de Rosemonde), la violence de lʼinconscient à travers le rêve (la Vague
et la Cloche) le désir dʼun «ailleurs» imaginaire (Romance de Mignon, LʼʼInvitation au voyage, La
Vie antérieure).
Le style des mélodies se place sous le signe de la liberté : une ligne vocale, ample, intense,
lyrique, ou bien à lʼinverse, syllabique et proche du récitatif. Le piano – sauf dans les premières mélodies
– demeure le plus souvent très indépendant de la partie chantée, cʼest un personnage dramatique
qui non seulement crée le climat, mais dialogue avec la voix, la soutient, la souligne et
lʼamplifie. Plusieurs de ces mélodies ont été orchestrées par le compositeur lui-même, et rappelons
que la première version de la Vague et la Cloche est celle avec orchestre. Duparc confiera à Francis
Jammes en 1895 ces mots révélateurs : «je nʼai même pas su écrire directement pour le piano
les accompagnements de mes mélodies : jʼai dû dʼabord en faire un abrégé dʼorchestre, puis une
manière de réduction». Quant à la structure compositionnelle des mélodies elle échappe à toute
définition; elle adopte le plus souvent une forme très libre : on peut déceler ici une sorte de ballade
(La Vague et la Cloche) là une forme strophique (Sérénade) ici encore un rondo libre (Phidylé) ou
bien un nocturne (Soupir). Mais dʼune manière générale ces mélodies refusent un classement formel systématique. Sʼil est habituel de considérer lʼœuvre de Duparc comme ancrée dans un 19ème
siècle romantico - germanique, il faut reconnaître que certaines mélodies annoncent la musique de
lʼavenir : il nʼest que dʼécouter La Vie Antérieure pour sʼen convaincre.
Les hasards de la vie réservent parfois bien des surprises. Cʼest pour le moins inattendu –
et combien émouvant – que lʼarrière-grand oncle de Nora Gubisch, Ricardo Viñes (1875 – 1943)
ait été un ami intime dʼHenri Duparc. Ils firent connaissance en 1899. Ce grand pianiste – porte parole
des compositeurs de son temps – défendit entre autres la musique française en créant la plupart
des œuvres pianistiques de Debussy, Ravel, Satie, Séverac, Poulenc etc., en la révélant aux
publics des pays européens, mais aussi à ceux dʼune grande partie de lʼAmérique du Sud.
Cette amitié, rien ne pouvait la laisser prévoir : une génération les séparait, lʼun commençait une carrière
de soliste international, lʼautre nʼavait écrit que quelques rares pièces pour piano, des mélodies,
un poème symphonique, et ne composait plus depuis 1885. Le jeune pianiste se refusait –
cette époque de sa carrière – à accompagner des chanteurs, lʼautre ne devait sa réputation quʼà une
poignée de mélodies géniales mais dont la dernière, Testament, avait vu le jour quinze ans plus tôt
! Rien ne les destinait à cette rencontre, et pourtant ….
Le 1er février 1899, on trouve ces mots dans le journal de Ricardo Viñes : «le matin, Duparc
est venu mʼapporter les trois Chorals de Franck quʼil a transcrits de lʼorgue pour deux pianos
et que je jouerai avec Grovlez à la Nationale, samedi prochain. Il a été enchanté par ma façon de
les jouer. Il mʼa dit quʼil était content dʼavoir fait ma connaissance et que je ne lʼoublie pas, au moment
de mon concert. Il a été émerveillé par les dessins de Nonell. Il a lʼair de la meilleure des personnes.
Le pauvre, il a je ne sais quelle maladie qui lʼempêche de travailler, il perd la vue et ne peut
presque plus se servir de ses mains. Personne ne pourrait le croire en le voyant : il a dû trop souffrir,
je ne connais de lui que LʼInvitation au voyage, cela me suffit pour percevoir la sensibilité aiguë
de ce compositeur, qui est un des premiers de Paris.»
Que nous révèlent le journal et la correspondance de Ricardo Viñes concernant Henri Duparc ?
Sur le plan musical, plusieurs faits, dont certains surprendront. Pour ce qui concerne lʼœuvre de
Duparc, sʼil est vrai que le créateur sʼest tu, ses œuvres continuent de vivre : concerts, révisions,
transcriptions, orchestrations. Viñes interprète par deux fois en public la Lénore de Duparc dans
une version à deux pianos réalisée par Saint-Saëns. En février 1901, la partition est jouée aux
concerts Chevillard, Viñes écrit : « […] cela mʼa plu indiciblement, et pourtant je la connais par cœur
[…] Elle a eu beaucoup de succès, cependant lʼexécution nʼétait pas fameuse ! » Il félicite son ami,
qui lui répond : « […] vous dîtes beaucoup trop de bien de ce vieux morceau : tout ce quʼon peut en
dire, je crois cʼest quʼil ne porte pas trop mal ses 25 ans et quʼil méritait une suite. Hélas ! […] je voudrais
bien vous demander de venir dîner, mais cʼest impossible en ce moment : jʼai promis à Bréville
le Testament (lʼancien Testament) pour le concert avec orchestre du 16 mars, et jʼai une telle
difficulté à travailler que je veux me réserver tout mon temps jusquʼà ce que ce soit fait.» Au mois
de juillet de la même année, Duparc révise ses mélodies dont La Vie Antérieure en vue dʼune publication
demandée par lʼéditeur Baudoux. Le hasard a voulu que Viñes, compose lui aussi une musique
sur le même poème de Baudelaire ! Le 27 juillet 1901, il relate : « […] je lui ai montré ensuite
le début de celle que jʼai esquissée en décembre 1899, elle lui a beaucoup plu. Il mʼa dit que je devais
la continuer: mais ce fut vraiment une coïncidence que nous lʼayons tous deux composée dans
le même ton et dans le même mouvement, jusque dans la couleur harmonique de la première
strophe, avec cette sorte de pédale de tonique et de dominante à la basse.» Le 17 avril 1902, Duparc
offre à Viñes La Vie antérieure, ornée dʼune dédicace.
Comme tout bon élève de Franck, Duparc est un grand admirateur de Jean-Sébastien Bach.
Il transcrit des œuvres dʼorgue pour deux pianos, notamment la Fugue en la et un Choral que Viñes
jouera avec Rhené Baton, dans des soirées intimes chez le compositeur ou dans des concerts publics.
De plus, Viñes et Duparc sont les fidèles auditeurs des concerts organisés par la Schola Cantorum,
qui offrent régulièrement au public des cantates du Cantor. Parmi les musiciens de son temps,
on connaît lʼamitié et lʼestime qui lient Duparc à Fauré. Avec sa gentillesse habituelle, il invite à dîner
Fauré en même temps que Viñes : « […] Fauré viendra dîner un de ces jours. […] A-t-il entendu
votre admirable interprétation de son Nocturne en mi bémol mineur ? »
Lʼimage du musicien est souvent associée au passé, au 19e siècle, lʼhomme sʼy révèle peu sensible
aux compositeurs de son temps. Or, Viñes nous fait découvrir un aspect tout différent de son
ami. A partir de 1902, il initie Duparc à la musique russe : Antar et le concerto de Rimski-Korsakov,
puis Thamar de Balakirev, les mélodies de Borodine, que Duparc apprécie particulièrement. Mardi
16 décembre 1902 : «dîner chez Duparc. Il y avait aussi Parent et Baton. […] Je leur ai fait connaître
toutes les mélodies de Borodine qui enchantèrent Duparc, surtout La Reine de la mer et Fleurs
dʼamour.» Lorsque Duparc ira habiter Vevey, il rencontrera Stravinski, résidant à Clarens. Voici ce
quʼil dit dans une lettre non datée mais probablement du début de 1910 : «[…] je nʼai plus revu Stravinski.
Je le sais très occupé à finir le ballet qui sera exécuté à Paris : aussi je ne lui donne pas signe
de vie pour le moment, sachant combien cʼest exaspérant dʼêtre dérangé quand on a un travail
pressant et absorbant à faire. Mais jʼespère bien quʼaprès, son pouce ne lʼempêchera pas, comme
lʼautre jour de me faire connaître lʼOiseau de feu. Jʼen ai Lalo à la bouche.» Ce dernier calembour
nous indique – au moins – la curiosité de Duparc pour lʼœuvre de Stravinski.
La musique nʼest pas tout dans lʼunivers de Duparc. La littérature occupe une place importante
dans sa vie. Léon Bloy, Ernest Hello, Villiers de lʼIsle-Adam enthousiasment le musicien à la
très grande joie de Viñes : «[…] je remercie Dieu dʼavoir rencontré UNE personne qui les admire
et les comprenne !» Pour ce qui concerne les arts plastiques, Duparc était un amateur éclairé, il possédait
une magnifique collection. Le journal du pianiste nous apprend quʼil acquiert des œuvres de
Dulac et de Bourdelle, il se passionne également pour lʼart japonais. Duparc lui-même peignait et il
offrit un pastel à Viñes : «jʼen ai choisi un où il y a un grand horizon que lʼon voit dʼune des fenêtres
de sa propriété de Pau».
Quant au caractère du musicien, il est souvent présenté comme austère, voire peu sympathique.
À travers le témoignage de Viñes, Duparc nous apparaît dʼune immense gentillesse, attentif
aux autres, dʼune grande dignité dans la souffrance. Il pratique les jeux de mots, les calembours,
son humour perce dans plusieurs de ses lettres. Même dans les situations les plus douloureuses,
il trouve encore lʼénergie de faire rire ses amis. Ainsi en mars 1905, Duparc conçoit le projet de quitter
Paris, il met en vente une grande partie de sa collection. Cʼest pour lui un vrai déchirement, pourtant
le soir-même il écrit à son ami :
Cher Ricardour
Bonjour, bonjour,
Cette vente fut un noir four
Et j'ai presque tout rachetour
Entre deux mauvais calembours
le sale tour
que m'a joué Georges Petit, affreux filour
Nous causerons avec amour
Du poète Emile Zolour
Et de son délicat humour
De basse cour !
Le projet dʼHenri Duparc était dʼémouvoir tous les publics : «la vraie musique, la seule, est
la musique de lʼâme, de lʼémotion. Lʼart purement cérébral nʼexiste pas. […] Si lʼartiste en trouvant
ses idées nʼa pas senti passer dans son cœur et dans sa chair le frisson de lʼémotion, il ne sera jamais
émouvant». Nous ne pouvons nous empêcher dʼévoquer le destin tragique de cet homme qui
à lʼâge de 37 ans a sombré dans une terrible maladie (neurologique ou/et psychologique) qui lʼempêchait
de créer et qui lʼincitait à détruire une grande partie de son œuvre. Il eut juste le temps de
transmettre au monde ce «frisson de lʼémotion» comme une vision prémonitoire de son devenir.