Antonin Dvorak (1841-1904)
Trios pour piano, violon & violoncelle
N° 4 "Dumky", op. 90, B 166
N° 3 en fa mineur, op. 65, B 130
Trio Smetana
(Jitka Cechová, piano - Jana Vonasková-Nováková, violon - Jan Pálenicek, violoncelle)

près son titanesque
Trio en fa mineur, op. 65, un chef-d’œuvre de grande maturité (1881) présenté ici en seconde partie, Dvorak ne pouvait pas réellement se remettre au format du trio avec piano sans modifier radicalement son approche, au risque de ne pas pouvoir se dépasser. Il le fit avec brio en explosant la forme : ainsi est né le
Trio avec piano « Dumky », six mouvements courts, d’errance fantasque, d’essence quasi-symphonique et d’une architecture radicalement nouvelle. Il ne s’agit en rien d’une suite à l’ancienne, ni d’un monstre en mille mouvements, mais d’une sorte de géniale fantaisie tournée autour du rythme et des accents mélodiques de la Dumka, une ballade populaire intimement slave.
Aux manettes, le Trio Smetana – pas l’ancien et original fondé en 1930, mais l’ensemble qui a repris en 1991 le flambeau du nom par le truchement de Jan Palenicek, le fils du pianiste original et fondateur du trio : Joseph Palenicek ; un des beaux trios de notre époque, sans aucun doute possible.
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Détail des pistes :
DVORAK Antonin
Trio avec piano, op. 90, B 166 "Dumky"
1 - 1 Lento maestoso
1 - 2 Poco adagio
1 - 3 Andante
1 - 4 Andante moderato quasi tempo di marcia
1 - 5 Allegro
1 - 6 Lento maestoso
Trio avec piano en fa mineur, op. 65, B. 130
1 - 7 Allegro ma non troppo
1 - 8 Allegretto grazioso - Meno mosso
1 - 9 Poco adagio
1 - 10 Finale. Allegro con brio
Dvorak
Trios avec piano
Au temps de Antonín Dvořák (1841-1904), le trio pour piano est une des formes les plus appréciées tant au concert que dans les salons privés. Comme pour la musique symphonique, c'est encore Beethoven qui fixe les règles et entraîne à sa suite toute l'Europe. Le 19e siècle voit la musique de chambre avec piano prendre le rôle tenu à l'ère du classicisme par le quatuor à cordes, de sonorité plus homogène et de caractère plus intimiste. En effet, l'époque nouvelle exige des couleurs contrastées, une grande virtuosité et une perception indépendante et individualiste tant du piano que des deux instruments à cordes qui, grâce aux nouvelles possibilités d'expression, conduit les trois instruments à des niveaux insoupçonnés de la musique de chambre.
Il n'y a rien d'étonnant, alors, que Dvořák, après quelques compositions de chambre pour cordes (un quintette et quatre quatuors), tente sa chance dans ce domaine. Les deux premières tentatives des années soixante ne nous sont pas parvenues et, à en croire les échos pas très favorables de l'époque, il n'est pas exclu que le compositeur, déjà critique envers lui-même, les ait lui-même détruites. Le premier Trio conservé est celui en si
bémol majeur, op. 21, composé au printemps 1875 peu après l'opéra
Les Têtes dures (Tvrdé palice). Contrairement à de nombreuses compositions on n'y trouve plus les stigmates propres à la jeunesse, le manque de proportions et l'insuffisance de maîtrise de la forme. À peine un an après, Dvořák s'attelle au
Trio en sol mineur, op. 26, tout empreint de souffrance comme les autres compositions de l'année 1876. Nous ne connaissons pas exactement la cause de ce pessimisme, sans doute le chagrin persistant induit par la perte de son deuxième enfant, survenue l'année précédente, en septembre.
Le
Trio en fa mineur, op. 65, est créé en 1883, après une pause de sept années pendant laquelle Dvořák se consacre à d'autres formes. Il s'agit là de l'œuvre d'un compositeur mûr, qui a su garder la capacité juvénile d'écrire une musique perçue comme facile, mais en même temps d'utiliser la matière et les idées avec sagesse et concision. Le caractère joueur qui en résulte ne signifie aucunement ici un travail facile car, si nous confrontons forme finale et esquisses, nous constatons à quelle lutte créatrice Dvořák s'est livré et combien fausses sont les idées persistantes qui nous présentent Dvořák comme un benêt doué de génie qui composait sans en avoir l'air, sans être capable d'effort de construction intellectuelle. La composition porte déjà les traits de la Septième symphonie, composée l'année suivante : l'envergure de la construction – atypique dans la musique de chambre, la segmentation sur plusieurs niveaux du matériau thématique, le rythme agité et l'exceptionnelle profondeur de l'expression, non seulement placent cette œuvre au sommet de cette littérature mais en font aussi une des compositions de chambre les plus personnelles et les plus achevées de Dvořák.
Le mouvement introductif tout d'émotion passionnée est le plus segmenté quant au thème et le plus riche quant aux idées, annonçant la Symphonie en sol majeur. Le Scherzo prolonge le thème, créant le contraste souhaité avec la mobilité du mouvement précédent en traitant avec économie, perçue presque comme monotone, le schéma des motifs papillonnant entre les instruments. Le troisième mouvement, libre, apporte enfin la paix d'esprit et un lyrisme poignant. Le Finale déchaîne de nouveau la tempête émotionnelle amorcée dans le mouvement introductif. Les deux mouvements sont proches aussi quant aux thèmes, le deuxième n'en comportant que deux, traités avec plus de profondeur et plus d'ingéniosité. Le
Trio en fa mineur est joué pour la première fois en 1883 à Mladá Boleslav par Ferdinand Lachner, Alois Neruda et Antonín Dvořák, qui avaient donné aussi la première du
Trio en sol mineur.
La dernière composition pour violon, violoncelle et piano de Dvořák n'est pas un trio pour piano de construction classique en quatre mouvements intérieurement différents, mais un ensemble de six petites entités homogènes, plus ou moins reliées entre elles. La forme originale du
Trio en mi mineur, intitulé
Dumky, op. 90, est une réaction au titanesque
Trio en fa mineur précédent dont la charge musicale est à la limite du supportable pour la forme utilisée. Afin d'éviter les problèmes inhérents à la forme traditionnelle, Dvořák l'a simplement déniée. Le schéma tonal du cycle est également original : en dépit de la tonalité annoncée, mi mineur, les six
Dumky sont composées en
mi mineur,
ut dièse mineur,
la majeur,
ré mineur,
mi bémol majeur et
ut mineur. Dans l'esprit de Dvořák, une Dumka signifie plus que la tonalité clairement nostalgique de son prédécesseur populaire ukrainien. Ses Dumky laissent aussi plus d'espace aux couleurs vives et contrastées ainsi qu'à une atmosphère joyeuse et alerte.
Dans l'autographe, la mention
attacco subito relie les trois premières Dumky, les organisant en un tout tripartite. Les autres sont indépendantes, il y a même entre la quatrième et la cinquième mention d'une "longue pause". Alors que la première Dumka traite un seul thème, basé sur l'intervalle de sixte, que le compositeur conduit, par le biais de la variation, d'un départ mélancolique jusqu'à une gaîté presque insouciante, la deuxième Dumka, à thème plus segmenté, est construite à partir de deux thèmes, dont l'atmosphère s'enrichit par une paraphrase dansante sur un mode de galop. L'idylle pastorale de la troisième Dumka est suivie, après la pause, par la marche mélancolique, quasi lugubre, de la quatrième, inspirée par un thème populaire russe. La cinquième pièce, vivante, enjouée, au rythme agité, tient dans ce cycle la place du Scherzo. La sixième Dumka résume l'ensemble du cycle, en le conduisant à un finale à effet grâce à une gradation savamment menée.
Dvořák compose son dernier trio de novembre 1890 à février 1891. Peu après l'avoir achevé, l'Université Charles et Ferdinand lui décerne le doctorat Honoris causa pour ses services rendus à la musique tchèque. La Municipalité de Prague organise le 11 avril une soirée en l'honneur de cette distinction et les Dumky y sont exécutés pour la première fois par Ferdinand Lachner, Hanuš Wihan et le compositeur lui-même. Parmi ses compositions de chambre c'est Dumky qu'Antonín Dvořák jouera le plus souvent. Ce trio fera partie de ses compositions les plus jouées et ce n'est pas un hasard si elles sont appelées "Danses slaves de la musique de chambre".
Vít Roubíček
Traduit par Jiřina Rodolphe
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