Richard Strauss (1864-1949)
Don Juan, poème symphonique, op. 20 **
Burlesque pour piano & orchestre en ré mineur *-**
Sinfonia domestica, op.53 **
Les Joyeuses Equipées de Till l'Espiègle, poème symphonique, op. 28, d'après l'ancienne légende picaresque ***
* Alfred Blumen, piano
** Philharmonia Orchestra
*** BBC Symphony Orchestra
Direction Richard Strauss

e CD propose les derniers concerts d'un compositeur majeur qui fut également le premier chef d'orchestre moderne. Des instants privilégiés et nostalgiques où Richard Strauss montre toute l'ampleur de sa direction dans les plus foisonnantes de ses œuvres.
Des documents rarissimes et essentiels édités dans d'excellentes conditions.
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Richard Strauss : Les derniers concerts
Résultant d’une initiative conjointe de Sir Thomas Beecham et d’Ernst Roth, éditeur de Richard Strauss chez Boosey & Hawkes, un festival consacré à la musique de Richard Strauss fut organisé à Londres au mois d’octobre 1947. L’une des composantes essentielles de cette initiative tenait à la présence effective du compositeur. Strauss et son épouse vivaient alors exilés en Suisse, sans beaucoup de moyens financiers : les
royalties des exécutions de la musique du compositeur au Royaume-Uni avaient été gelées durant la guerre, mais lui-même aurait la possibilité, s’il venait en Angleterre, de les toucher et d’obtenir de nouveaux paiements pour l’exécution de sa musique – également d’avoir un bon cachet s’il dirigeait lui-même.
Le festival débuta avec deux concerts au Théâtre Royal de Drury Lane, donnés par le Royal Philharmonic sous la direction de Beecham et en présence d’un Strauss approbateur. Beecham dirigea également par deux fois l’opéra
Elektra en version de concert, aux studios de la BBC à Maida Vale (quartier résidentiel de l’Ouest londonien), avec de nouveau le compositeur, très satisfait, parmi l’assistance.
Aussi importantes qu’aient pu être ces manifestations, l’apogée du festival devait être le concert donné le dimanche 19 octobre en soirée au Royal Albert Hall, au cours duquel Strauss lui-même dirigea le Philharmonia Orchestra dans un programme réunissant trois de ses œuvres :
Don Juan, la
Burleske pour piano et orchestre et la
Sinfonia domestica, avec en guise de bis un nouvel arrangement symphonique des valses de
Der Rosenkavalier. Strauss aurait, dit-on, voulu diriger sa
Symphonie alpestre, mais le gigantesque effectif orchestral requis rendait le projet économiquement impossible – il aurait été néanmoins très heureux du choix de la
Sinfonia domestica qui, par son sujet même, reflet de son propre univers, était de ses œuvres l’une de celles qu’il préférait. Elle aussi faisait appel à un orchestre d’importance, et des musiciens de renom issus d’autres orchestres londoniens furent recrutés pour l’occasion, notamment Jack Brymer, clarinettiste du Royal Philharmonic.
Pour le soliste de la
Burleske, le choix de Strauss se porta sur un pianiste peu connu : Alfred Blumen. Ce dernier avait travaillé avec Strauss en diverses occasions sur une période couvrant de nombreuses années, notamment lors d’une longue tournée en Amérique du Sud avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne, en 1923, durant laquelle ils avaient donné le Concerto « l’Empereur » de Beethoven ainsi que la
Burleske. Vivant désormais en Grande-Bretagne, Blumen avait lui aussi connu des moments difficiles, et Strauss souhaitait que son vieux collègue, à l’occasion de ce concert, puisse bénéficier d’un cachet.
Strauss n’avait alors plus dirigé de concert depuis trois ans, et à quatre-vingt-trois ans il appréhendait cette épreuve, se demandant s’il serait à la hauteur des exigences physiques que cela supposait. Il avait pris la résolution de rester debout durant tout le concert, déclarant :
« si je ne peux rester debout, alors il me faut renoncer à la direction ». Les musiciens du Philharmonia étaient eux aussi nerveux. Créé deux ans seulement auparavant, l’orchestre avait déjà travaillé avec quelques noms fameux, parmi lesquels Edwin Fischer, Artur Schnabel et Josef Szigeti, mais un concert avec une figure aussi légendaire que Strauss, c’était tout autre chose. Pour le fondateur et directeur artistique du Philharmonia, Walter Legge, un tel événement dut signifier une amère frustration, car au moment du concert il se trouvait à Vienne pour y assurer la direction artistique de l’enregistrement du
Requiem de Brahms sous la baguette de Herbert von Karajan.
Le concert fut précédé de trois répétitions, toutes sur place, au Royal Albert Hall. L’orchestre aurait dû avoir pour premier violon Leonard Hirsch, mais ce fut en définitive Thomas Carter. Au début de la première répétition, le matin de la veille du concert, Strauss demanda à Carter si les musiciens connaissaient
Don Juan. C’était le cas, d’autant qu’ils avaient gravé l’œuvre tout juste un an auparavant sous la direction d’Alceo Galliera. De sorte que Strauss se contenta de la diriger une fois de part en part – après quoi tant le chef que les instrumentistes se détendirent quelque peu. Strauss passa une grande partie du temps de répétition restant à montrer à l’orchestre comment jouer sa
« Symphonie domestique », œuvre qui leur était inconnue. Il illustra la musique par de petites histoires pleines d’esprit et de bienveillance se rapportant au sujet traité, sa propre famille, et en très peu de temps chef et orchestre parvinrent à établir un rapport des plus étroits. Les musiciens répondaient de tout cœur à l’homme qui se tenait devant eux, dont la nature simple, sans prétention, courtoise et chaleureuse contredisait son personnage public, réputé impassible, sec et un rien cynique, et qui semblait tout simplement les laisser jouer. S’il y avait eu quelques réserves à l’égard de Strauss de la part d’instrumentistes ayant servi durant la guerre, celles-ci disparurent bien vite devant le but commun : faire ensemble de la musique. Les seules difficultés ayant surgi durant ces répétitions ne concernèrent que Strauss et Blumen, lesquels n’étaient pas d’accord sur le tempo convenant à la
Burleske. Lors de la dernière répétition, le matin même du concert, Strauss réalisa qu’il avait négligé
Don Juan et souhaita refaire un filage complet.
Le soir, les quelque sept mille personnes réunies dans un Royal Albert Hall bondé se levèrent pour accueillir Strauss lorsque, lentement, il fit son entrée sur l’estrade. L’atmosphère était électrique et, comme on peut ici même l’entendre, le Philharmonia s’éleva à un niveau d’exécution et d’interprétation exceptionnel. Et le critique du
Times d’écrire :
« En tant que chef d’orchestre, le Dr. Strauss n’a jamais été des plus démonstratifs.
Sa main gauche ne quitte que rarement son côté, et la droite semble ne rien faire d’autre que battre la mesure. Mais avec quelle exactitude ! Et quelle infinie diversité de gradations expressives émane des variations de mouvement de sa baguette.
À quatre-vingt-trois ans, son contrôle de l’orchestre et sa capacité à en obtenir exactement ce qu’il veut demeurent inentamés. Ce fut ce soir-là une prestation remarquable pour un homme qui était célèbre avant que la plupart des auditeurs de son immense public n’aient vu le jour. »
Vers la fin de sa visite, le 29 octobre, Strauss se produisit une fois encore à l’Albert Hall. Il dirigea pour l’occasion le BBC Symphony Orchestra, dans une seule œuvre : son poème symphonique
Till Eulenspiegel, après que Sir Adrian Boult eut ouvert le concert avec la Symphonie « Jupiter » de Mozart. Cela faisait exactement cinquante ans que Strauss avait dirigé
Till Eulenspiegel pour la première fois en Angleterre – et le
Times à nouveau de commenter :
« Le compositeur est toujours en mesure, à un âge avancé, de contrôler un orchestre avec une magistrale économie de mouvements ». Ce fut lors de ce concert que le compositeur fit cette célèbre remarque, avant d’entrer dans la salle :
« Eh bien, le vieux cheval quitte de nouveau l’étable ! ».
Après l’entracte, Sir Adrian dirigea
The Planets de Holst. On se demande ce que Strauss, s’il y assista, aura pensé de cette œuvre.
Pendant de nombreuses années, on a cru que le seul témoignage de ce concert à avoir survécu était un enregistrement intégral de la
Burleske conservé au National Sound Archive. Or le NSA a récemment acquis la Leech Collection, constituée de gravures réalisées à titre privé, entre 1934 et 1955 et à l’occasion de concerts radiodiffusés, par Kenneth Leech, un ingénieur du son professionnel. Celle-ci renferme notamment les œuvres dirigées par Strauss lors de ces deux concerts et qui sont désormais accessibles. À la différence de la
Burleske, cependant, les enregistrements de Leech présentent des coupures dans la musique chaque fois qu’un disque 78 tours d’acétate arrivait à la fin et devait être remplacé par un nouveau disque vierge. L’importance du matériel ainsi préservé est cependant telle que la décision a été prise de publier ces interprétations, quand bien même elles seraient incomplètes. Les auditeurs noteront également des variations dans la qualité du son, celle-ci se révélant souvent inférieure à celle d’enregistrements commerciaux de la même époque. Mais la qualité des interprétations, en dépit de ces manques sonores, n’en est pas moins éclatante.
Afin de montrer l’ampleur des améliorations rendues possibles par les techniques de remasterisation, une partie de l’original, non retouché, de
Don Juan se trouve reproduit sur le second disque de ce double album.
Alan Sanders
Traduction : Michel Roubinet
© Testament 2008 – Reproduction interdite
© Abeille Musique AMCD 2009 - Reproduction interdite