Arnold Schönberg (1874-1951)
Verklärte Nacht (La Nuit transfigurée) pour orchestre à cordes, op. 4
Johannes Brahms (1833-1896)
Symphonie n° 1 en ut mineur, op. 68
Orchestre Philharmonique de Berlin
Direction Herbert von Karajan (1908-1989)

'un des ultimes concerts de Karajan dans un programme donné auparavant à Lucerne, Berlin, Vienne et Paris. Deux œuvres que le chef dirige ici pour la dernière fois et où il subjugue une fois de plus le public par la somptuosité sonore et la précision qui ont fait la renommée du Berliner et de Karajan.
Une émotion audible pour un concert réellement historique.
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Herbert von Karajan : Arnold Schönberg - Johannes Brahms
En octobre 1988, Karajan et le Philharmonique de Berlin effectuèrent une tournée de cinq jours à Vienne, Paris et Londres. Quarante années s’étaient écoulées depuis que Herbert von Karajan (1908-1989) avait dirigé pour la première fois à Londres, en avril 1948. Durant toutes ces années, le public partout dans le monde s’était précipité à ses concerts. À vrai dire, la salle était à moitié vide lorsque, à Vienne un soir de février 1948 à la météo peu clémente, il avait programmé les
Variations sur un thème de Mozart de Reger et la Septième Symphonie de son cher Sibelius – de même que peu de monde s’était dérangé, en novembre 1949, pour l’entendre diriger au Royal Albert Hall de Londres une Neuvième de Beethoven chaleureusement accueillie par la critique. Au fil des ans, cependant, « Karajan » et « à guichets fermés » allaient devenir plus ou moins synonymes.
Lorsque sur le plan physique une évidente fragilité commença de se manifester, au début des années 1980, et que la douloureuse affection de la colonne vertébrale qui avait failli lui coûter la vie durant l’hiver 1975-1976 fut devenue encore plus problématique, un sentiment se fit jour à l’étranger : on se disait que chaque nouvelle visite pourrait être la dernière. Ce fut assurément le cas à Londres le 5 octobre 1988 – s’y ajoutait pourtant le sentiment confus que si cet indomptable octogénaire avait jusque là survécu, il se pourrait bien que cela dure encore longtemps. Il devait en être autrement – et ce fut de fait son dernier concert à Londres.
Ce que le public arrivant ce soir-là au Royal Festival Hall ignorait, c’est que le concert lui-même était dans la balance. Les musiciens étaient certes présents, mais l’arrivée de leurs instruments, transportés par la route depuis Paris, avait été retardée par des grèves en France. Avec l’aide d’une escorte à grande vitesse depuis Douvres, ils arrivèrent à la salle à huit heures du soir – le concert commençait une heure plus tard.
Pourquoi les instruments n’ont-ils pas été expédiés par avion depuis Paris, grommela un critique, soulignant les prix vertigineux des billets et la présence d’une banque de premier plan comme mécène. Il n’avait pas tort, même si tout un chacun au Festival Hall se sentit davantage soulagé qu’irrité, impressionné par ce qu’un plaisantin qualifia d’« esprit de Dunkerque » des Berliner [en référence à l’héroïque attente des forces anglaises, sur les plages du Pas-de-Calais durant la Seconde Guerre mondiale, d’un secours venu d’Angleterre]. Si l’orchestre était fatigué et nerveux, il ne le montra guère. Et
Malcolm Hayes, critique au
Sunday Telegraph, de commenter :
« C’est bien le signe de la grandeur de l’orchestre et de son chef Herbert von Karajan si après un tel incident, aussi contrariant avant un concert et qui avait ruiné toute chance d’une répétition, même brève, au Festival Hall, ils ont offert une interprétation de Verklärte Nacht
de Schönberg et de la Première Symphonie de Brahms justifiant tous les superlatifs imaginables. »
Le programme avait déjà été donné à Lucerne, Berlin, Vienne et Paris. L’impulsion en était toutefois venue du Royal Festival Hall qui avait demandé à Karajan et à l’orchestre d’ouvrir le festival
Arnold Schönberg – Ses Œuvres et son Monde, qui durant quatre mois devait se tenir dans la salle, avec
Verklärte Nacht (
La nuit transfigurée).
En tant qu’interprète, Karajan était venu à Schönberg assez tard dans sa carrière, ce qui ne veut pas dire qu’il ne connaissait pas sa musique ou qu’elle n’exerçait sur lui de fascination. Durant ses études à Vienne, à la fin des années 1920, il avait eu maintes occasions d’entendre des œuvres nouvelles de Schönberg, Berg et Webern (ce dernier dirigeant lui-même sa musique). Malheureusement, l’interprétation en était souvent insatisfaisante et en limitait du même coup les possibilités de diffusion. En 1973-1974, concrétisant un projet nourri de longue date, Karajan enregistra une substantielle rétrospective d’œuvres de la Seconde École de Vienne. Ce coffret de quatre microsillons, pour la réalisation duquel lui-même dut se porter en partie garant, devint très vite un classique du genre. En plus de quoi il se vendit très bien. Il devait par la suite calculer que si tous les microsillons et coffrets de cassettes étaient empilés les uns sur les autres, le tout atteindrait le sommet de la Tour Eiffel.
Schönberg composa
Verklärte Nacht, sous sa forme originale pour sextuor à cordes, en trois semaines de septembre 1899, alors qu’il était en vacances chez le compositeur Zemlinsky. Lorsque ce dernier soumit l’œuvre au Tonkünstlerverein de Vienne, on se moqua des prétentions d’une telle partition. L’un des membres du comité dit que c’était comme si quelqu’un « avait barbouillé la partition de
Tristan avant qu’elle ne soit sèche ». Un autre écarta la pièce pour la simple raison qu’elle renfermait un accord qui ne se trouvait dans aucun manuel. Lorsqu’en mars
1902 le sextuor fut finalement entendu à Vienne, dans l’interprétation du Quatuor Rosé augmenté de deux instrumentistes du Philharmonique, il fut accueilli avec beaucoup d’incompréhension. Ce n’était pas tant les chromatismes inspirés de
Tristan et les effets enharmoniques qui déconcertèrent l’assistance. (La pièce est ancrée, de manière assez explicite, dans les tons de
ré mineur et de
ré majeur.) Ce à quoi personne ne s’attendait, c’était cette manière de transposer la musique de chambre dans l’univers jusqu’alors non exploré de la musique à programme et du poème symphonique post-wagnérien.
Schönberg puisa son inspiration littéraire dans un poème homonyme de trente-six vers qui avait été publié en 1896 dans un volume intitulé
Weib und Welt (
Femme et monde), œuvre de Richard Dehmel (1863-1920), poète lyrique radical inspiré par Nietzsche. Dans le poème, deux amants errent à travers bois par une nuit froide qu’éclaire la lune. La jeune femme est enceinte d’un autre homme. Son nouvel amant l’assure que leur amour les aidera à s’attacher l’enfant comme s’il était le leur. L’œuvre est en cinq parties jouées sans interruption. L’introduction évoque les pas traînants des amants, la deuxième – une expressive mélodie en
mi – l’aveu de la jeune femme. S’ensuit une idylle au clair de lune, après quoi on entend la réplique magnanime de l’homme.
Dans le dernier mouvement, les amants s’embrassent et marchent à travers, « haute et brillante », la nuit transfigurée.
Schönberg créa la version augmentée pour orchestre à cordes en 1917 et procéda à quelques minimes révisions en 1943. Tout comme cette autre spécialité de Karajan,
Metamorphosen de Richard Strauss, on pourrait dire que
Verklärte Nacht bénéficie des forces additionnelles consacrées par le compositeur. Ce qui est remarquable, cependant, c’est le fait que cette interprétation en concert de 1988 diffère de façon significative de l’enregistrement berlinois réalisé par Karajan en 1974. Tandis que la version de studio merveilleusement accomplie préserve en grande partie le caractère chambriste de la musique, l’exécution sur le vif est beaucoup plus théâtrale. Edward Greenfield, dans
The Guardian, confessa combien il était peu préparé à une interprétation d’une envergure dynamique et expressive aussi imposante, avec des « fortissimos sonores qui semblaient faire vibrer toute la ». Karajan était un grand chef dans
Tristan, et cette ultime exécution de
Verklärte Nacht fut d’une certaine manière un adieu à tout cet univers.
Ce fut également la dernière fois que Karajan dirigeait la Première Symphonie de Brahms, symphonie qu’il avait donnée plus que toute autre sur presque six décennies. La propre tradition brahmsienne de l’orchestre remontait à beaucoup plus loin. Brahms lui-même avait été l’un des musiciens ayant pris fait et cause pour l’orchestre lors de sa constitution, en 1882, sous forme de coopérative et à l’initiative de transfuges de l’orchestre itinérant, bien que basé à Berlin, de Benjamin Bilse, aussi tyrannique que près de ses sous. Cinq ans plus tard, lorsque la formation encore novice fut menacée de fermer boutique, Hans von Bülow, ami et allié de Brahms, en devint directeur artistique.
Bülow mourut en 1894, non sans avoir au préalable réussi à transformer un ensemble de jeunes et talentueux instrumentistes au bord de la faillite en principale entité culturelle de Berlin. Ainsi que Karajan aimait à le souligner, Brahms et Bülow n’étaient pas toujours d’accord quant à l’interprétation de la musique de Brahms. Dans une lettre au violoniste Joachim, Brahms laissa entendre que la manière dont Bülow avait dirigé la première audition de la Quatrième Symphonie avait été trop collet monté. Décrivant sa propre manière de diriger lors d’une tournée récente, Brahms relevait avec espièglerie :
« Je ne pouvais faire assez de ralentissements et d’accélérations ».
La Première Symphonie, sur laquelle Brahms travailla si longtemps, est une œuvre ouvertement passionnée, dernière grande manifestation du
Sturm und Drang symphonique. Dans les premières années de Karajan, c’était sa carte de visite symphonique. Elle était à l’époque au programme de tous les concerts importants – Aix-la-Chapelle (1934), Amsterdam (1938 et un superbe enregistrement en 1943), Vienne (1946), Berlin (1954) et Washington (1955). Dans ses années intermédiaires, il arrivait qu’un excès d’urbanité ou qu’un triomphalisme inapproprié dépare son approche. À l’issue d’une exécution en 1958, David Cairns écrivit dans
The Spectator :
« Karajan, maître de la moitié de l’Europe, a conquis Londres. Au concert du Philharmonique de Berlin la semaine dernière, il fit passer son rutilant char de guerre sur les cous tendus de la multitude, et ils ont adoré ». Trente ans plus tard, rendant compte du concert londonien de 1988 dans
The Sunday Times, Cairns semblait beaucoup plus satisfait :
« [Karajan]
met en œuvre une atmosphère plus profonde, plus sombre ; et la brutalité musclée qui, dans la coda, jaillissait de son attitude si suave a fort heureusement disparu ». L’orchestre, ajoutait-il, était désormais aussi remarquable pour sa maîtrise et sa réactivité musicale qu’il l’était pour sa puissance disciplinée.
À l’instar d’un Klemperer dans la dernière phase de sa carrière, tout aussi marqué par la maladie, Karajan semblait faire le minimum lorsqu’il dirigeait. Rendant compte du concert dans
Musical Times, Barry Millington reconnaissait sa stupéfaction devant cette manière de parvenir néanmoins à l’effet désiré.
« Il y a de toute évidence quelque chose de magnétique dans sa direction – une qualité qui ne saute pas aux yeux vu de dos. Il ne fait aucun doute que les Berliner Philharmoniker sont galvanisés dès la première note. Les gestes de Karajan sont économes, voire prosaïques, mais infailliblement l’orchestre accomplit ce qui lui est demandé. Je ne puis me souvenir d’un premier mouvement de la Première Symphonie de Brahms plus inexorablement angoissé ou un finale mené de façon plus vigoureuse ou plus captivante jusqu’à sa conclusion. »
Millington ne fut pas le seul à être ainsi subjugué. Les instrumentistes qui avaient rejoint l’orchestre dans les années 1980 se retrouvaient eux-mêmes mystérieusement intégrés dans une formation dont la pratique musicale était ancrée dans une collaboration tacite entre d’un côté le propre inconscient collectif de l’orchestre, de l’autre la volonté et la vision du personnage fragilisé et se mouvant à peine qui était assis en face d’eux. C’est aussi ce qui ressort clairement d’un autre compte rendu pénétrant de ce concert, signé Christopher Breunig dans
Hi-Fi News.
« Karajan écoute, anticipe et ajuste la sonorité. Ses gestes sont limités – presque l’écho de la manière dont il guidait jadis ses musiciens. On avait le sentiment qu’il continuait de perfectionner son approche, comme en atelier, de jouer non pas pour le présent mais en préparation d’un autre temps, encore à venir. »
Karajan savait-il qu’il quitterait avant peu ce monde ? Au mois d’avril suivant, il renonça à sa position de chef principal du Philharmonique de Berlin et, comme Furtwängler avant lui, mourut dans les trois mois qui suivirent son départ.
Richard Osborne
Traduction : Michel Roubinet
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© Abeille Musique AMCD 2008 - Reproduction interdite