Felix Mendelssohn (1809-1847)
Sonate n° 2 pour violoncelle & piano en ré majeur
Frédéric Chopin (1810-1849)
Sonate pour violoncelle & piano en sol mineur *
Richard Strauss (1862-1949)
Sonate pour violoncelle & piano en fa majeur
Gregor Piatigorsky (1903-1976), violoncelle
Leonard Pennario (né en 1924), piano
* Rudolf Firkušný (1912-1994), piano

é en Ukraine, Gregor Piatigorsky était un homme impressionnant tant par sa stature physique que par sa personnalité musicale, même si son legs discographique n’est pas à la mesure de son importance.
Après des études au Conservatoire de Moscou, il devint premier violoncelle du Philharmonique de Berlin que Furtwängler était en train de reconstruire, puis se produisit en soliste avec les plus grands pianistes (Schnabel, Horowitz…) et chefs d’orchestre (Mendelberg, Stokowski, Toscanini…). Il devint citoyen américain en 1949 et composa avec Jasha Heifetz et William Primrose un trio à cordes d’exception.
Un superbe enregistrement qui rend enfin justice à un artiste généreux et passionné.
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Gregor Piatigorsky
Les passionnés de violoncelle pourraient à juste titre s’étonner que Mstislav Rostropovitch ait pu réaliser jusqu’à huit gravures de studio de quelques-uns de ses chevaux de bataille en concert, alors que Gregor Piatigorsky n’eut guère l’occasion d’enregistrer ne serait-ce que le cœur de son répertoire. C’était littéralement un géant du violoncelle, un homme impressionnant tant par sa stature physique que sa personnalité musicale, même si son legs discographique demeure relativement clairsemé. Dans l’ombre de Pablo Casals et d’Emanuel Feuermann avantguerre, il lui fallut après 1945 se confronter aux Français Pierre Fournier, André Navarra, Paul Tortelier et Maurice Gendron, mais aussi à Zara Nelsova, János Starker, Miloš Sádlo et Rostropovitch. Les trois enregistrements de sonates ici même proposés furent réalisés juste à temps pour saisir l’art de Piatigorsky à son étourdissant apogée.
Fils d’un violoneux qui lui apprit le violon et le piano, Gregor Pavlovitch Piatigorsky vint au monde à Ekaterinoslav (aujourd’hui Dniepropetrovsk, en Ukraine), le 17 avril 1903. Lorsque pour la première il entendit en concert un violoncelle, il sut d’emblée que c’était l’instrument auquel il était destiné : se servant de deux bâtons figurant un violoncelle et un archet, il passait des heures à s’imaginer en train de jouer. « Ces deux bâtons magiques m’emportaient dans un monde sonore où je pouvais à volonté suggérer toutes sortes d’atmosphères », devait-il écrire plus tard. Ayant reçu à sept ans un véritable violoncelle, il fit des progrès si rapides auprès d’un professeur du cru que, à neuf ans, il commença de jouer en public. Bénéficiant d’une bourse qui lui permit d’étudier au Conservatoire de Moscou, il y eut pour maîtres Goubariov et Alfred von Glehn, un élève de Davidov – il prit également, en privé, des cours auprès d’Anatoli Brandoukov. Dans le même temps, il travaillait au noir avec son père dans des clubs et des cinémas.
Il devint membre de l’Orchestre de l’Opéra [privé] Zimin de Moscou puis, en 1919 – il n’avait que seize ans –, premier violoncelle de l’Orchestre du Théâtre Bolchoï. Il joua au sein du Quatuor Lénine, que dirigeait Lev Zeitlin, un disciple d’Auer, donna des concerts en trio avec Issay Dobrowen et Misha Fishberg, de même qu’il put enrichir de façon inestimable son expérience musicale en travaillant avec le compositeur Glazounov, les pianistes russes Konstantin Igoumnov, Alexandre Goldenweiser et Elena Beckmann-Scherbina, mais aussi avec la basse Feodor Chaliapine – lequel lui dit : « Tu chantes merveilleusement sur ton violoncelle, Grisha, mais essaye à travers lui de parler davantage ».
La permission d’étudier et de donner des concerts à l’étranger lui ayant été refusée, il décida en 1921 de fuir en Pologne – faisant l’essentiel du voyage dans un fourgon à bestiaux et traversant la frontière à pied en compagnie d’amis musiciens, son violoncelle sur l’épaule. « Soudain, pan, pan ! Deux soldats nous tiraient dessus ! », ainsi que Piatigorsky devait le relater lors d’une interview, bien des années plus tard. « Il y avait avec nous une dame, chanteuse d’opéra. Elle était affreusement corpulente. En entendant les coups de feu, elle bondit sur mes épaules, mettant ses énormes bras autour de mon cou […] je n’avais plus de violoncelle. » À Varsovie, ayant trouvé un instrument, il se mit à travailler là où l’occasion s’en présentait, commençant dans un hôtel. Il prit quelques cours, qui ne lui donnèrent pas satisfaction, avec Hugo Becker à Berlin puis à Leipzig avec Julius Klengel, mais c’est en écoutant les autres violoncellistes, Feuermann notamment, qu’il devait apprendre le plus.
De retour à Berlin en 1924, où il se lia d’amitié avec Schnabel, il devint premier violoncelle du Philharmonique, que Furtwängler était alors en train de reconstruire. C’est en juin 1927 qu’il fit ses débuts à Paris, lors d’un récital donné au côté de Vladimir Horowitz pour
La Revue musicale – avec, en ce qui le concernait, la
Sonate en mi bémol de Brahms et la
Suite en ut majeur pour violoncelle seu de Bach. Il se produisit en trio avec le violoniste Josef Wolfsthal et le pianiste Leonid Kreutzer, fit ses débuts au Gewandhaus de Leipzig en 1928 (
Concerto en ré majeur de Haydn, sous la direction de Furtwängler), demeurant au sein des Berliner Philharmoniker jusqu’en 1929, année de sa première tournée aux États-Unis.
Ses débuts outre-Atlantique eurent lieu à Oberlin (Ohio), mais il joua également avec l’Orchestre de Philadelphie sous la baguette de Stokowski, de même qu’il joua par trois fois le Concerto de Dvořák avec le New York Philharmonic, les deux premières sous la direction de Willem Mengelberg, la troisième avec Hans Lange – Glazounov était dans la salle. «Il n’est pas seulement virtuose et musicien, mais témoigne d’un véritable goût », écrivit Olin Downes, du
New York Times, à l’issue de la première du 26 décembre, gâtant l’effet en écrivant le nom du violoncelliste sous deux orthographes différentes. Le 24 janvier 1930, Piatigorsky donna son premier récital à Carnegie Hall, avec entre autres la
Suite en ut de Bach.
De retour à Berlin, il rencontra Casals et se lia avec Carl Flesch. À l’époque, lorsque Flesch jouait en trio, c’était avec Carl Friedberg comme pianiste plutôt que Schnabel ; mais en 1930, Schnabel rejoignit Flesch et Piatigorsky lors d’un concert en trio à Berlin ainsi que dans le
Triple Concerto de Beethoven à Londres, dans le cadre des nouveaux Concerts Courtauld-Sargent. De la même année date un autre trio, avec Nathan Milstein et Horowitz, puis en 1931 Piatigorsky fit la connaissance d’Artur Rubinstein, lequel disait de lui : « c’est assurément le meilleur violoncelliste que j’aie entendu depuis Casals ».
Don Quichotte, à Francfort et sous la direction du compositeur, lui valut une recommandation de la main de Strauss. Tant à Berlin qu’à Francfort, Szigeti et Piatigorsky proposèrent un programme qui, encadré par
les duos de Kodály et de Ravel, renfermait une
Partita pour violon de Bach et une
Suite pour violoncelle de Reger. En 1932, Piatigorsky, habile compositeur pour son propre instrument depuis l’époque du film muet, collabora avec Stravinski sur la
Suite italienne d’après
Pulcinella.
Sa réputation ne fit que grandir tout au long des années 1930 – il donna en création le Concerto de Castelnuovo-Tedesco à New York, sous la direction de Toscanini, en 1935. Un peu plus tard, cette même année, il fit ses débuts à Londres en récital à l’occasion de trois concerts au Grotrian Hall. En 1940 – il s’était entre-temps installé aux États-Unis – il donna la première américaine du Concerto de Prokofiev, avec Koussevitzky et le Boston Symphony, faisant connaître dès l’année suivante et avec les mêmes partenaires le Concerto de Hindemith. En 1942 la citoyenneté américaine lui fut accordée, puis en 1949 eut lieu la création du « Million Dollar Trio » : il y avait Rubinstein et Jascha Heifetz pour partenaires. S’ensuivit un trio à cordes avec Heifetz et l’altiste William Primrose, cependant qu’en 1961 étaient institués à Los Angeles les Concerts Heifetz-Piatigorsky. Outre les œuvres déjà évoquées, Piatigorsky vit composer à son intention des pages avec orchestre signées Stan Golestan et Darius Milhaud, ainsi qu’une Sonate de Hindemith et les
Variations Rossini de Martinů. La commande qui devait connaître le plus de succès fut celle du Concerto de Walton, créé en 1957.
Piatigorsky enseigna au Curtis Institute de Philadelphie durant les années 1940, fut associé au Berkshire Music Center de Tanglewood (Massachusetts), enseigna à l’Université de Boston à partir de 1957 et à l’Université de Californie du Sud à partir de 1962. En 1962 et 1966, il revint à Moscou en tant que membre du jury du Concours Tchaïkovski. Son 70e anniversaire fut fêté par un concert à Carnegie Hall auquel participèrent dix violoncellistes, cependant qu’il fit son dernier séjour à Londres durant l’été 1974, y jouant en sonate avec Daniel Barenboïm.
Il mourut à Brentwood, près de Los Angeles, le 6 août 1976. Au début de sa carrière, Piatigorsky jouait un violoncelle hybride Amati-Stradivarius, instrument sur lequel il réalisa ses enregistrements d’avant-guerre. Il eut ensuite un Montagnana qu’il appelait The Sleeping Princess, car il n’avait plus été joué depuis plus de cent ans. Il posséda plus tard trois Stradivarius : le Lord Aylesford de 1696 (utilisé après lui par Starker puis vandalisé par un luthier suisse qui en réduisit la taille), le Batta de 1714 – son préféré – et le Baudiot de 1725.
Ces Sonates furent toutes composées pour d’excellents violoncellistes. Mendelssohn avait à l’esprit son frère Paul pour sa
Sonate en ré majeur, même s’il la dédia à un mécène et instrumentiste amateur russe, le prince Mateusz Wielhorski. L’interprétation pleine d’insouciance de Piatigorsky se rapproche de celle de Feuermann : il ne connaissait pas l’enregistrement (non encore publié à l’époque) que ce maître en avait réalisé, mais il se peut qu’il l’ait entendu jouer l’œuvre en concert.
La
Sonate en sol mineur de Chopin – l’une de ses rares œuvres de musique de chambre et l’une de ses dernières créations d’envergure – fut composée pour un ami, le violoncelliste virtuose Auguste Franchomme, avec lequel il la donna en première audition en 1847. Elle exigea de Chopin une somme énorme de travail, ce qui a aucun moment ne transparaît dans l’œuvre achevée.
La
Sonate en fa majeur de Richard Strauss est une œuvre de jeunesse datant de 1883 : le violoncelliste tchèque Hanuš Wihan, pour lequel Dvořák composa divers chefs-d’œuvre, en accepta la dédicace et la donna en première audition avec le compositeur. Cette œuvre demande beaucoup d’assurance, comme c’est ici le cas des deux interprètes.
Dans la Sonate de Chopin, Piatigorsky a pour partenaire le grand pianiste tchèque Rudolf Firkušný (1912-1994), lequel, ayant longtemps joué au côté de Fournier, connaissait bien le répertoire pour violoncelle. Firkušný avait étudié avec Leoš Janáček dès l’âge de cinq ans, parmi ses autres mentors figurant le pianiste Vilém Kurz et le chef d’orchestre Václav Talich. Son amitié avec Martinů remontait aux années 1930, lorsqu’il était à Paris. Installé en Amérique dès le début des années 1940, Firkušný continua de jouer de manière exemplaire jusqu’à peu de temps avant sa mort. Au terme de quatre décennies d’exil et après la chute du communisme, il revint dans son pays natal pour y donner des concerts. Cette interprétation de Chopin était à l’origine couplée avec la Sonate de Prokofiev.
Dans les Sonates de Mendelssohn et de Strauss, le pianiste est Leonard Pennario : né en 1924 à Buffalo, dans l’État de New York, ce fut toutefois sur la Côte Ouest qu’il grandit et fit ses études. Sa brillante carrière, commencée à l’âge de sept ans et qui le vit se produire avec le Los Angeles Philharmonic alors qu’il en avait quinze, fut interrompue par l’appel sous les drapeaux (US Army Air Corps). Pennario a collaboré avec tous les orchestres américains d’importance, de même qu’il a réalisé nombre d’enregistrements solistes ou en concerto. En tant que musicien de chambre, il s’est trouvé associé en trio à Heifetz et Piatigorsky, mais aussi, en quatuor avec piano, à Eudice Shapiro, Sol Schonbach et Victor Gottlieb. Il vit désormais retiré en Californie.
Tully Potter
Traduction : Michel Roubinet
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