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’appeler “Octuor” et jouer un septuor et un nonette, voilà qui frise la provocation. Admettons. Ledit Octuor de Vienne était un ensemble composé des solistes du Philharmonique de Vienne, avec un quintette à cordes pour base, plus un trio à vents : les supplémentaires, pour tel ou tel ouvrage, ne manqueraient pas. Et ils ne manquèrent pas, en effet, pour les deux œuvres inscrites au programme de ce disque : ce sont tout simplement les meilleurs de leur instrument à l’époque. Leur lecture du Septuor de Beethoven met en lumière une facette moins connue du compositeur, celle du chambriste encore ancré dans la fin du 18ème siècle. L’élégance du phrasé et la beauté de son des instrumentistes sont en effet indispensables à la texture encore très haydnienne de l’œuvre. C'est le violoniste Johann Tost (pour qui, 25 ans auparavant, Haydn avait écrit des quatuors) qui commanda à Spohr une œuvre de musique de chambre : un nonette, qui mette en valeur chacune des quatre cordes et des cinq vents. Cette œuvre joyeuse est l'une des plus célèbres et des plus populaires du compositeur. L'écriture de Spohr se situe entre classicisme et romantisme et reste conservatrice. D'ailleurs il admirait Beethoven et aimait sa musique, excepté toutefois ses œuvres de la dernière période.Le Wiener Oktett, ou Octuor de Vienne, fut l’un des ensembles de musique de chambre ayant vigoureusement éclos, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur les décombres pourtant peu prometteurs d’une cité démoralisée, vaincue et divisée. La plupart de ces formations émanaient de l’Orchestre Philharmonique de Vienne qui, en dépit des ravages politiques et ethniques de l’ère nazie, avait maintenu sa stabilité et sa cohésion musicales ainsi que cette qualité d’ensemble qui rendait son jeu si proche d’un certain idéal, sorte de « musique de chambre à grande échelle ».
Quelques bons enregistrements de certaines de ces émanations de l’Orchestre – les Quatuors Schneiderhan et Barylli, l’Ensemble de Vents du Philharmonique de Vienne – témoignent à jamais d’un style incomparable et du niveau d’excellence d’une époque aujourd’hui distante de plus d’un demi-siècle. Aucune formation de chambre dérivée de la Philharmonie ne fut toutefois aussi bien servie par le disque que l’Octuor de Vienne, fondé en 1947 par le clarinettiste Alfred Boskovsky, alors âgé de trente-quatre ans. Tout comme son célèbre frère Willi – de quatre ans son aîné –, Alfred était entré dans la vie musicale en jouant du violon. C’est à l’âge de seize ans qu’il s’orienta vers la clarinette, devenant l’élève de Leopold Wlach (1902-1956). Huit ans plus tard, en 1937, il intégrait la Philharmonie puis, en 1941, rejoignait Wlach comme chef de pupitre. Après la guerre, Alfred Boskovsky devint administrateur de l’Orchestre, ce qui, ainsi que nous le verrons, pourrait avoir favorisé la carrière discographique de l’Octuor.
Willi Boskovsky rejoignit le pupitre des seconds violons de la Philharmonie en 1932 puis rapidement s’éleva (1939) à la position de Konzertmeister (conjointement avec Fritz Sedlak, Wolfgang Schneiderhan et Walter Barylli). En fait, les frères Boskovsky œuvrèrent ensemble au sein de l’Octuor de Vienne durant les douze premières années de la formation. Dans l’essentiel du répertoire – ainsi pour l’Octuor de Schubert –, c’est à leurs instruments respectifs qu’incombaient les parties les plus importantes et les plus exigeantes. Cette œuvre, précisément, qui fut toujours au cœur de son existence, définit la configuration standard de l’ensemble : un quatuor à cordes traditionnel augmenté d’un trio de vents – clarinette, cor et basson –, ces deux groupes reposant sur la solide assise de la contrebasse.
L’Octuor se devait cependant d’être flexible. Ainsi dix instrumentistes prirent part en 1965 à l’enregistrement de la Sinfonietta, Op. 1 de Britten, cependant que trois seulement étaient requis pour le K.498 de Mozart enregistré en 1956. Différents extra (une flûte et un hautbois dans le présent Nonnette, lequel ne compte qu’un seul violon ; un cor supplémentaire, souvent un piano) étaient à disposition selon les œuvres. Enregistré en 1953 puis de nouveau en 1972 (juste avant que l’ensemble ne soit finalement dissous), l’Octuor, Op. 20 de Mendelssohn, bien que pour huit musiciens, requiert une disposition entièrement différente, à savoir deux quatuors à cordes parallèles. Tous les membres réguliers de l’Octuor figurent dans ce CD à l’exception de Philipp Matheis, aucune des pages de ce programme ne requérant de second violon.
Parmi ses autres membres, Josef Veleba fut pendant des années premier cor du Philharmonique au côté de Gottfried Freiberg, tous deux ayant été d’insignes représentants du splendide mais redoutable cor viennois en fa, instrument contribuant aujourd’hui encore à la sonorité très spécifique de l’Orchestre. Ceux qui virent l’ensemble dans sa configuration originale auront sans doute gardé un souvenir très vif de Johann Krump, l’une des «figures» de l’ensemble – grand, « neveu de son oncle » (fameux système de cooptation de la Philharmonie), souriant, l’incarnation même du musicien viennois et bürgerlich d’autrefois. Son coup d’archet économe et incisif ne manquait jamais, sur une contrebasse courte mais dotée d’un long manche, de rehausser l’ensemble d’une sonorité vive et charpentée d’une extrême agilité. Deux membres, l’altiste Günther Breitenbach et Nikolaus Hübner, violoncelliste à la belle prestance, étaient à l’origine issus de l’Orchestre Symphonique de Vienne. Breitenbach devait être le seul instrumentiste à rester avec Alfred Boskovsky durant l’ensemble des vingt-cinq années d’existence de l’Octuor de Vienne (1947-1972). Ni l’excellent « Nouvel Octuor de Vienne » (dont le véritable nom était Wiener Kammervirtuosen) ni un autre ensemble dirigé par Werner Hink et baptisé par Decca « Octuor de Vienne » après 1972 n’ont de rapport avec le «véritable» Octuor de Vienne.
La collaboration entre Decca et l’Octuor de Vienne
Les premiers enregistrements furent réalisés en 1948. On était à deux années de voir apparaître le microsillon en Grande-Bretagne, de sorte que la décision prise par Decca de graver vingt-deux faces de 78 tours durant l’été (Septuor de Beethoven et Octuor de Schubert) apparaît aujourd’hui comme courageuse. Ni l’une ni l’autre de ces œuvres n’était le genre de musique que l’on s’attendait à entendre sur disque. Si un unique enregistrement de l’Octuor de Schubert avait jusqu’alors été disponible, depuis les années 1920, très vite cependant une version rivale apparut – bien que pas en Grande-Bretagne. Publiée par EMI, elle provenait également de Vienne, et même de proches collègues des membres de l’Octuor, parmi lesquels Schneiderhan et Wlach. Il fallut également compter avec une version rivale pour le Septuor de Beethoven (de nouveau chez EMI mais toujours pas en Grande-Bretagne), cette fois en provenance de Copenhague et due aux excellents chefs de pupitres de l’Orchestre de la Radio Danoise.
Sur chaque étiquette des versions Decca, la compagnie attirait l’attention sur un point dont elle était très fière, à savoir que la plupart des musiciens étaient issus de l’Orchestre Philharmonique de Vienne. Dans son livre Putting the Record Straight (Secker & Warburg, Londres, 1981), le regretté John Culshaw, durant de nombreuses années producteur chez Decca, nous laisse entendre les raisons pour lesquelles la compagnie pourrait avoir favorisé l’Octuor au mépris des contingences économiques. Dans la mesure où Alfred Boskovsky était administrateur de l’Orchestre, « être aux petits soins avec l’Octuor », suggérait-il, était la manière dont Decca tentait de s’assurer un contrat d’enregistrement avec la Philharmonie proprement dite.
Ce fut lorsque Decca introduisit le microsillon en Grande-Bretagne (juin 1950) que la carrière discographique de l’Octuor prit réellement son envol, avec l’enregistrement du Quintette «La Truite» de Schubert, à juste titre ovationné, et celui du Divertimento en ré majeur K.334 (légèrement écourté) de Mozart. Très vite Decca proposa à l’Octuor d’enregistrer en version intégrale nombre d’œuvres dont on savait à l’époque que jamais on n’en vendrait beaucoup d’exemplaires. La présente version du Nonnette de Spohr en fait partie, tout comme le Septuor en six mouvements de Conradin Kreutzer. Ni l’une ni l’autre de ces œuvres avenantes et typiques de l’époque Biedermeier (1815-1848) en Europe centrale n’ont été beaucoup jouées depuis, moins encore enregistrées, mais ces interprétations soignées et pleines d’entrain, servies par une prise de son aussi plaisante qu’homogène, leur valurent du moins de bonnes critiques.
Schubert et Beethoven durent attendre un peu pour être réenregistrés à destination du microsillon. La présente version du Beethoven, reprise ici pour la première fois, fut finalement programmée, puis une nouvelle gravure du Schubert, réalisée en avril 1954. Ces gravures furent à leur tour éclipsées par de nouveaux enregistrements – troisièmes et derniers, également les mieux connus – réalisées en stéréo juste avant que Willi Boskovsky ne quitte l’Octuor, en 1959, et ne soit remplacé par l’admirable Anton Fietz. L’Octuor de Vienne d’après 1959, dont les membres changèrent progressivement au point de rendre l’ensemble d’origine méconnaissable, ne cessa de se développer sans toutefois jamais regraver ces deux œuvres clés – qu’ils jouèrent d’innombrables fois en concert. Au milieu des années 1960, un nouvel enregistrement du Nonnette de Spohr fut produit. L’œuvre était entre-temps devenue presque populaire. Des membres fondateurs figurant sur le présent enregistrement, quatre seulement (hautbois, clarinette, cor et alto) prirent part au second.
La collaboration entre Decca et l’Octuor de Vienne donna lieu à l’une des aventures discographiques les plus heureuses jamais réalisées, quelles qu’aient pu en être les motivations sous-jacentes. Les deux exemples ici même proposés en sont à tous égards une parfaite illustration, qu’il s’agisse de la texture magnifiquement chambriste du Septuor de Beethoven – une œuvre encore très XVIIIe siècle – ou de l’esthétique plus concertante du Nonnette de Spohr, lequel partage la virtuosité entre ce violon qu’il aimait tant et, exceptionnellement, trois autres instruments de tessiture soprano. On perçoit dans l’un et l’autre ces qualités qui furent la marque de l’Octuor de Vienne : délié et élégance du phrasé, beauté non forcée de la sonorité et équilibre parfait, aisance et souplesse de la virtuosité, le tout respirant cette qualité viennoise entre toutes : un sens de la litote délicatement teinté d’ironie.
Graham Silcock
Traduction : Michel Roubinet
© TESTAMENT 2003 - Reproduction interdite
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