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Renommée avant tout pour son interprétation de mélodies françaises et allemandes, Janet Baker ne manqua pourtant jamais d’inclure dans ses récitals très attendus des pièces de compositeurs de son pays natal. Lorsqu’elle enregistra des arrangements de chants populaires écossais, elle gagna sur les deux tableaux puisque les compositeurs qui avaient choisi d’arranger ces chants populaires, souvent extrêmement ingénieux, étaient deux des plus grands musiciens austro-allemands de la période classique.
Ce fut Diana Menuhin, l’épouse diligente du musicien, qui eut l’idée de réunir Baker et son mari pour interpréter ces pièces charmantes, tout au moins celles de Haydn. Elle tomba par hasard sur un vieux recueil de musique relié en carton dur marbré portant un titre incrusté en rouge et en frontispice une gravure des Muses. Le volume datait de 1792 et on y lisait en caractères ouvragés : A Selection of Original Scots Songs in Three Parts, The Harmony by Haydn, Dedicated by Permission to Her Royal Highness the Duchess of York : Vol.II £1 ; 6s ; 0d. Printed for William Napier, Music Seller to their Majesties, No. 49, great Queen Street, Lincolns Inn Fields. L’éditeur de ce volume était William Napier, un musicien écossais qui fit la connaissance de Haydn lorsque ce dernier séjourna à Londres en 1791. Napier, semble-t-il, avait alors des ennuis d’argent. Généreux, Haydn accepta d’arranger plusieurs chants écossais avec basse chiffrée pour un instrument à clavier et accompagnement de violon. Ces arrangements connurent un tel succès que la maison d’édition de Napier fut sauvée. Napier put même offrir £50 à Haydn pour sa contribution, une somme considérable à l’époque. Cette somme fut doublée pour le second volume.
Dans sa Préface, Napier qualifia les chants originaux de “mélodies d’une éloquence sauvage”. Son ouvrage témoignait d’une mode alors en vigueur pour la mise en musique de mélodies écossaises, une mode qui dura jusqu’au XIXe siècle, plusieurs éditeurs tirant profit de l’idée de Napier. Les textes originaux en dialecte furent souvent abandonnés, Napier jugeant qu’ils ne convenaient pas au “goût raffiné du temps”. Il commanda de nouveaux textes à des auteurs comme Robert Burns. Mais ces nouveaux poèmes, souvent excellents par eux-mêmes, transformèrent parfois le caractère des chants et en diminuèrent certainement l’authenticité.
Les mises en musique de Beethoven naquirent de l’intérêt pour le genre d’un autre personnage éclairé, George Thompson. Ce dernier n’était pas éditeur à proprement parler mais secrétaire du "Board of Trustees for the Encouragement of Arts and Manufactures" en Ecosse. Il ne devint éditeur que pour satisfaire son vif intérêt pour la chanson populaire et mener à bien l’ambitieux projet qu’il avait de “recueillir tous les plus beaux airs [écossais, irlandais et gallois], qu’ils soient plaintifs ou pétulants, en excluant tous les airs inférieurs ou insignifiants”. Il ajouta : “Au lieu d’une basse chiffrée, que bien peu savent jouer convenablement, l’harmonie est exprimée clairement en notes de musique, que toutes les jeunes filles pourront exécuter correctement”. Il chercha à s’associer les plus célèbres compositeurs du temps. Comme Napier, il eut recours à Haydn et en 1803 il alla voir Beethoven. Le compositeur commença par repousser les flatteries de Thomson, jugeant la somme offerte trop basse, mais en 1809 il décida que cela ferait “marcher les affaires” et il accepta de mettre en musique tout d’abord des chansons irlandaises et galloises puis enfin des chansons écossaises, dont les cinq que nous entendons ici. En tout, Beethoven composa pas moins de 127 mises en musique de ce genre. Ce n’est pas étonnant qu’il ait méprisé ce genre de travail – “Je suis obligé de gratter bien du papier pour gagner l’argent qui me permettra de composer de grandes œuvres”, une remarque singulièrement juste puisqu’à l’époque il travaillait à la sonate "Hammerklavier" et à la "Missa solemnis".
Enthousiasmée par ces arrangements, Diana Menuhin offrit le recueil d’airs de Haydn à son mari pour son anniversaire. Ce dernier les interpréta, avec Janet Baker et George Malcolm, dans le cadre du Festival de Windsor dont il était alors directeur. Ce concert précéda les enregistrements que voici. S’ils virent le jour, ce fut indubitablement grâce à l’enthousiasme du regretté Ronald Kinloch Anderson, alors directeur artistique chez EMI, dont les notes pour le 33 tours d’origine me fournirent l’essentiel des renseignements contenus dans ces pages. C’est lui aussi qui aida Janet Baker à placer correctement les accents écossais. Ces mises en musique paraissent ici pour la première fois sur CD : deux d’entre elles, les deux dernières chansons de Haydn, étaient à ce jour inédites. The Flower of Edinburgh est typique des plus belles pièces de Haydn par sa simplicité et sa grande émotion.
Les arrangements de Haydn sont plus simples, moins ambitieux que ceux de Beethoven ; ce dernier voulait en fait composer des œuvres originales et il y glissa même par moments certaines allusions aux œuvres majeures auxquelles il travaillait alors. Comme on peut s’y attendre, la chanteuse entre pleinement dans l’humeur, sérieuse ou joviale, de ces chansons ingénues qui cependant se révèlent souvent étrangement émouvantes. Elles ne sauraient être défendues avec plus de conviction. La voix radieuse de Baker nous communique à merveille le charme et l’éloquence d’une musique à laquelle elle semble s’identifier.
LES MÉLODIES ANGLAISES
Le reste du CD est consacré à des chansons que Dame Janet Baker enregistra en 1967, à une époque où elle atteignait tout juste l’apogée de son talent et maîtrisait à merveille ses moyens considérables. Il s’agit du genre même de chansons qu’elle aimait aborder en début ou peut-être en fin de récital. Elle adorait chanter dans sa propre langue et son appréciation de l’anglais et de ses inflexions est manifeste dans chaque pièce. Accompagnée avec allant au luth par Robert Spencer, elle fait revivre, à chaque mesure et sur chaque mot, la ferveur amoureuse de Dowland, maîtrisant notamment à la perfection son rubato. Dans les autres chansons élisabéthaines, celles de l’inventif Campian, elle choisit d’alterner les pièces exprimant les joies et les peines de l’amour, terminant par le fringant Fain would I wed. Son timbre si lisse convient parfaitement à l’émotion des textes.
Avec les deux airs de Purcell, nous sommes transportés aussi bien par le compositeur que par son interprète dans un univers plus profond et encore plus éloquent. La conviction de Baker dans Sleep, Adam Sleep, où elle accentue le mot “wake” avec une étonnante variété de nuance, est particulièrement remarquable. Même dans un œuvre aussi exceptionnel que celui de Purcell, Lord, what is man ? reste une pièce particulièrement inspirée : l’écriture déclamatoire reflète fidèlement le texte et l’ampleur du registre harmonique est bien caractéristique du compositeur. Dame Janet entre pleinement dans ce climat introspectif, colorant le texte de façon innée. Elle chante l’air suivant avec un lyrisme superbe et une technique impeccable, l’ "“Alleluia”" se révélant un cantique enthousiaste et vigoureux. Ambrose Gauntlett et Martin Isepp, qui accompagnait alors régulièrement la chanteuse, s’avèrent de loyaux partenaires.
Dans les chansons du XVIIIe siècle, avec ces mêmes partenaires, Dame Janet nous offre une version souriante et intime de Tell me, lovely shepherd de Boyce, colorant à merveille chaque mot de cette mélodie irrésistible qui mérite bien sa popularité. My lovely Celia, l’une des chansons préférées des interprètes britanniques, reçoit ici sa version définitive, le legato délicat de la chanteuse s’associant à son articulation inimitable dans cette chanson d’amour passionnée. Pour finir, un air encore plus célèbre, Where the bee sucks. Avec Douglas Whittaker à la flûte apportant une touche d’authenticité, Baker nous offre une version ravissante de par son rythme de la mélodie charmante et, semble-t-il, immortelle d’Arne.
Alan Blyth
Traduction : Nicole Valencia
© Testament 2002. Reproduction interdite.
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