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Ce que l’on dénomme généralement le manuscrit « Möller », conservé maintenant à Berlin dans la Staatsbibliothek Preussischer Kulturbesitz, constitue l’un des plus précieux trésors musicaux de la vie de Johann Sebastian Bach, en particulier parce qu’il nous offre une des rares sources de ses premiers travaux étroitement associée au jeune compositeur. Ce manuscrit tient son nom de l'un de ses derniers propriétaires, Johann Gottfried Möller (1774-1833), élève de Johann Christian Kittel, qui avait lui-même étudié avec Bach à Leipzig. Il contient une cinquantaine de morceaux, divers ouvrages pour ensemble, orgue et clavier, provenant non seulement de l’Allemagne du Nord et du Centre, mais également de France et d’Italie, transcrits par différents copistes.
La collection « Möller » fit son apparition au début du vingtième siècle, mais il fallut plusieurs dizaines d’années de recherches rigoureuses pour identifier sa provenance et rendre compte de sa véritable importance. Il était clair dès le début que son compilateur et « copiste principal » avait également été responsable du « Livre d’Andreas Bach » (conservé à la Musikbibliothek der Stadt Leipzig) ; mais on hésitait sur l’identité de ce scribe qui aurait pu être Johann Bernhard Bach, neveu et élève de Johann Sebastian, ou bien un cousin de Bach vivant à Weimar, Johann Gottfried Walther, ou même un autre cousin appelé Johann Bernhard Bach, organiste à Eisenach. C’est seulement en 1977 que Hans-Joachim Schulze parvint à identifier correctement le compilateur des manuscrits. Celui-ci n’était autre que Johann Christoph Bach (1671-1721), le plus âgé des frères de Johann Sebastian, qui avait recueilli son cadet et continué sa formation musicale après la mort de leurs parents en 1695.
Une fois le manuscrit «Möller» correctement identifié et la preuve faite qu’il remontait au plus tôt aux années 1703-1708 (époque où Johann Sebastian commençait à s’épanouir comme compositeur), il devint possible de poursuivre l’enquête. On fut alors en mesure d’établir que cet ouvrage était non seulement une anthologie exceptionnelle par sa qualité musicale et par son envergure, mais qu’il constituait également une source faisant autorité, en particulier en référence aux œuvres de J.S. Bach qu’il contient. Il nous est donc précieux dans la mesure où il comble une lacune importante, puisqu’un grand nombre des premières compositions de Bach pour orgue et clavecin sont conservées uniquement dans des copies à l’authenticité douteuse, datant du milieu du dix-huitième siècle. Excepté pour avoir ajouté (selon l’usage) des ornements qui représentent ses propres « signes d’expression », Johann Christoph se révèle un copiste fidèle et soigneux.
Johann Christoph Bach était considéré à son époque comme un « optimus artifex » (excellent artiste) et bien qu’il n’ait eu que vingt-quatre ans lorsqu’il recueillit son jeune frère, c’était déjà un musicien confirmé, organiste à St-Michel, église de la Residenzstadt d’Orhdruf, ville située à vingt kilomètres au Sud-Est d’Arnstadt. Les historiens le décrivent comme un professeur sévère ; si l’on en croit une anecdote de la notice nécrologique de Bach (1754), il semble que son élève était si passionné qu’il profitait du clair de lune pour copier les morceaux de musique d’un livre interdit enfermé dans un placard (le manuscrit du jeune Bach, confisqué par son frère aîné, ne nous est pas parvenu). Johann Sebastian quitta Orhdruf en 1700 pour se rendre à Lüneburg, mais il considéra sans doute la maison de Johann Christoph comme la sienne jusqu’à son mariage avec Maria Barbara en 1706, époque où il s’était installé à Mülhausen.
Il semblerait que la première de ses compositions à être copiée dans la collection «Möller» par Johann Christoph soit légèrement postérieure à 1703-1704 : il s’agit du Caprice sur le départ de son frère bien-aimé [BWV 992]. Si, comme on l’a souvent déclaré, le frère qualifié de «dilettissimo» était bien un parent plutôt qu’un ami proche, et si la destination lointaine (« lontananza ») faisait allusion à l’armée suédoise en manœuvres (en Pologne, à cette époque), le titre renvoie au frère puîné de Bach, le hautboïste Johann Jacob (1682-1722), qui semble avoir quitté Eisenach, berceau de la famille, en 1704. Quelle que soit l’origine du morceau, il démontre clairement l’influence de Johann Kuhnau de Leipzig, dont l’une des six Sonates bibliques constitue le premier morceau du « Livre d’Andreas Bach ». La thématique naïve des sonates de Kuhnau est reflétée dans la copie «Möller» du Caprice de Bach, même si les sections individuelles ne comportent pas les titres descriptifs figurant dans les autres manuscrits (plus récents) de la pièce.
Cet enregistrement commence par l’interprétation «Möller» très différente de la brillante Toccata en ré [BWV 912a], ouvrage saisissant dans lequel l’auteur, bien qu’encore adolescent, confronte l’exécutant (ou l’auditeur) à la composition magistrale d’un morceau construit par la succession ininterrompue de sections contrastées et assez courtes. Il s’en dégage une autorité qui dépasse même celle d’une œuvre aussi réussie que le Capriccio en ré de Georg Böhm. Carl Philipp Emanuel Bach témoigna par la suite de l’admiration de Johann Sebastian pour les œuvres de ce maître plus âgé, « par-dessus toutes les autres ».
L’ensemble du répertoire «Möller» n’est cependant pas aussi difficile que l’une ou l’autre de ces pièces. Les deux suites composées par le grand organiste hambourgeois Johann Adam Reincken et celles par Friedrich Wilhelm Zachow, Christian Ritter et Georg Böhm offrent toutes d’excellents exemples de ce que l’on appelle «suite-variation», dans laquelle les quatre mouvements habituels de la suite (Allemande - Courante - Sarabande - Gigue) servent de véhicule à la variation de rythme d’un ou de plusieurs concepts d’harmonie et/ou de texture.
Deux des morceaux retenus illustrent la politique de diversité impliquée par les choix de Johann Christoph Bach dans les deux collections. La Gigue belle, composée par Werner Fabricius, ancien organiste de l’église de l’Université de Leipzig, est un mouvement de danse envoûtant et ingénieux. C’est sans doute l’une des pièces les plus anciennes du recueil puisque Fabricius vivait entre 1633 et 1679 et cette copie est la seule source à avoir survécu. Jean-Baptiste Lully, le compositeur de la Ciaconne, est beaucoup plus célèbre, bien que la version «Möller» de la Chaconne orchestrale tirée de son opéra Phaëton (1682-1683) soit, elle aussi, un arrangement original ; un autre arrangement, plus connu, a été réalisé pour le clavecin par Jean Henry d'Anglebert. À côté des morceaux de Le Bègue, Marais et Marchand et d’une table d’ornements copiée de Dandrieu, cette pièce démontre que la musique contemporaine française n’était certainement pas étrangère à Johann Christoph Bach.
Seuls les deux mouvements d’ouverture de la Suite en la [BWV 832] de J.S. Bach apparaissent dans le manuscrit «Möller» ; le copiste responsable est toujours Johann Christoph, mais les deux morceaux furent ajoutés assez tard à la collection, sans doute après 1706 (bien qu’avant le décès du compilateur). Il n’est pas nécessaire de supposer, comme certains l’ont cru justifié, que le titre du second mouvement, Aire pour les Trompettes, révèle que ces pièces avaient été transcrites à partir de compositions pour ensemble. Cette même supposition a été émise à propos de la texture extraordinairement dense de la Sonate en la mineur [BWV 967], dont certaines parties sont transcrites en notation basse figurée (ce qui est vrai aussi de la BWV 992), ainsi que pour une Ouverture en ré par Georg Böhm (qui n’a pas été retenue dans cet enregistrement). Ces œuvres ont plus probablement été conçues pour imiter les styles pour ensemble, plutôt que comme adaptations directes pour le clavecin.
Le manuscrit «Möller» présente certains problèmes d’attribution et de transcription pour l’érudit comme pour l’interprète ; il n’en demeure pas moins que l’intérêt spécifique de cette collection de pièces musicales, préservées par le cercle familial le plus intime du jeune Bach, vient de la qualité musicale sans failles d’un répertoire remarquable par sa diversité.
Stephen Daw
Traduction : Mariane Rosel-Miles
© METRONOME 2003 – Reproduction interdite
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