a carrière de Susan Chilcott fut trop brève mais les rares témoignages sont à chérir. Ce CD propose ses plus beaux rôles dans des productions bruxelloises qu’elle rendit inoubliables.

Susan Chilcott n’était pas une chanteuse d’opéra ordinaire. Elle était, à vrai dire, un être humain, une mère, une amie et une artiste unique.
Elle est née le 8 juillet 1963 à Bath dans le Somerset (Royaume-Uni) et décédée au même endroit, le 4 septembre 2003, dans son whitewashed cottage typique de Blagdon. Comme elle le rappelait elle-même, Susan resta, sa vie durant, fidèle au souvenir d’une jeunesse idéale qu’elle devait à ses parents adoptifs. Elle était une campagnarde par excellence, élevée dans le calme et la sérénité d’une nature apaisante, sur les bords des Mendip Hills. Cette communion avec ses racines lui permit d’asseoir son existence sur le socle de la sérénité ; concentrée, ignorant le stress et, toujours, les deux pieds sur terre. C’est son collègue, le ténor Alexander Olivier, qui me permit de faire sa connaissance. Il n’était pas rare qu’il m’appelle, mais ce jour là il me persuada de venir à Bruxelles à l’occasion de la nouvelle production de Peter Grimes, pour entendre une jeune soprano qui allait, en remplacement, sauter du rôle de la seconde nièce à celui d’Ellen Orford. Les débuts de Susan Chilcott, à La Monnaie, furent effectivement tonitruants. Une star était née, là, sous nos yeux, et n’importe qui – connaisseur ou amateur – pouvait s’en rendre compte comme d’une évidence. Non seulement fut-elle cette chanteuse-actrice idéale dont rêvent tous les metteurs en scène, mais elle fondit son être tout entier dans le rôle d’Ellen, don unique qui marqua toutes ses prises de rôle. Ses débuts à La Monnaie, en 1994, marquèrent également le point de départ de sa carrière internationale. Cette production de Peter Grimes lui permit de rencontrer des collègues qui allaient l’accompagner tout au long de sa carrière : l’institution « La Monnaie », le chef Antonio Pappano, le metteur en scène Willy Decker et – aussi - le compositeur Benjamin Britten, lui-même. Il resta, au fil des ans, l’un de ses compositeurs fétiches, avec Mozart (Fiordiligi, la Comtesse, Donna Elvira), Janacek (Kát’a Kábanová, Jenufa) et Tchaïkovski (Lisa et Tatiana). À La Monnaie, nous eûmes le plaisir de l’entendre dans deux importantes prises de rôles Verdiennes : Desdémone d’Otello et Alice Ford de Falstaff ainsi qu’en Gouvernante du Tour d’écrou de Britten et dans Wintermärchen, la création mondiale de Philippe Boesmans. Mémorable, aussi, furent son récital de 2002 avec Iain Burnside, son pianiste et frère d’âme, ainsi que - quelques mois plus tard - la soirée Musique et Poésie consacrée à Shakespeare qu’elle donna avec l’actrice Fiona Shaw et qui marqua ses adieux à la scène. Longtemps, nos relations ne dépassèrent pas les simples cordialités d’après spectacles aux réceptions de La Monnaie ; c’est son excellente amie, la mezzo américaine Susan Graham qui me permit de mieux la connaître. Alors que j’étais casting director au Nederlands Opera d’Amsterdam, nous avons planifié ses débuts en Kát’ Kabanová. Une Katia idéale : juvénile et pourtant déjà mûre, charmante et distante, chaleureuse et réservée, forte et vulnérable. Une voix à son zénith, une intensité dramatique rare – elle avait des aigus puissants d’une facilité déconcertante, la voix fleurissait merveilleusement dans les aigus – elle avait le don de parer les émotions les plus crues de sonorités diaphanes. J’ai découvert en Sue une femme fidèle, à la personnalité avenante, un caractère complexe, empathique et introspectif. Elle était une artiste fragile et sensuelle, belle et solide, sensible et pleine d’humour, compassionnelle et simple. C’est ce dernier qualificatif que je retiens avant tout : Sue était en harmonie avec elle-même, tant sur les planches que dans la vie privée. Elle avait le talent unique de faire positiver les gens qu’elle côtoyait. Sa Fiordiligi à l’Opéra de Paris, aux côtés de la Dorabella de Susan Graham, fut un coup de maître – la fille des campagnes se mua en meneuse du monde de l’opéra. La voix de Susan Chilcott est difficilement comparable ; elle est indéniablement « classique » dans le sens où sa texture rappelle certaines grandes voix du passé, sans que jamais l’ombre d’un soupçon d’imitation n’apparaisse ; elle est pourtant porteuse d’une mélancolie toute contemporaine qui n’a rien de larmoyant ; elle fut une artiste qui aurait pu porter sur ses épaules de larges pans du répertoire opératique et qui préféra pourtant en extraire quelques rôles finement choisis. Le rôle de la Comtesse dans les Noces de Figaro, par exemple : après des débuts à Garsington et une reprise au Welsh National Opera, Sue décida de ne plus jamais y toucher. Le belcanto n’était pas non plus sa tasse de thé. Elle était très déterminée dans ses choix artistiques ; certains rôles lui semblaient absolument exclus et quand elle craignait de manquer de temps pour préparer un rôle, pour l’apprendre et le pénétrer, personne n’aurait pu la convaincre. Ses décisions, elle les prenait en concertation avec son professeur, Mollie Petrie, qui la conseilla et la coacha depuis sa 12e année. Elle aménageait son emploi du temps avec une sagesse infinie et quand elle arrêtait une décision, elle le faisait pour les meilleures raisons – comme elle choisissait ses amis, elle sélectionnait ses rôles et leur donnait absolument tout ce qu’elle pouvait. Quand elle me fit savoir, par l’intermédiaire de son ex-agent et futur mari, David Sigall, après d’innombrables tergiversations, remises en question et après avoir examiné soigneusement tous les paramètres de ma proposition, qu’elle accepterait de chanter sa première Maréchale du Chevalier à la Rose à Amsterdam, je fus persuadé qu’il s’agirait là d’une prise de rôle majeure dont l’univers lyrique tout entier allait parler pendant longtemps. La Maréchale idéale ; l’impénétrabilité dévoilée, l’universalité et le doute, la femme mûrissante et passionnée … l’incarnation scénique de tout ce que représentait cette artiste. Mais la prise de rôle n’eut jamais lieu. À peine éclose, sa carrière était déjà menacée. Sue fut confrontée, dès 2001, au cancer du sein qui l’emporta. Comme le dit à l’époque Opera Magazine, « soudain, l’interprète de personnages fragiles devint elle-même, aux yeux de tous, un personnage vulnérable ». Elle devint une icône pour ses camarades d’infortune et sut, par son positivisme forcené, inspirer la confiance et l’espoir à tous. Elle était déterminée à s’en sortir. Et elle y parvint, provisoirement : en 2002, la voilà, incarnant au Metropolitan, une fragile Helena du Songe d’une nuit d’été et, tout de suite après, à Covent Garden pour ses grands débuts aux côtés de Placido Domingo dans La Dame de Pique. Alors que son corps subissait l’épreuve de multiples chimiothérapies, elle parvint à nouveau à dessiner des personnages saisissant de profondeur. Tendres, chaleureux, absolus ; comme sa personnalité. Pour Sue, il n’y avait pas de demi mesure, elle se donnait toute entière, encore et encore. La production du Chevalier à la Rose de janvier 2004, mise en scène par Willy Decker avec Susan Graham en Octavian ne la vit pas. Susan Chilcott disparut dans sa quarantième année. Les adieux que lui firent d’innombrables collègues, amis, professionnels, sa famille et – surtout – son petit garçon, Hugh par un jour radieux de septembre en la Cathédrale de Wells resteront - pour tous - un souvenir impérissable. Le chœur du Welsh National Opera et de nombreux chanteurs entonnèrent un In Paradisum dont les notes d’ombres résonnent encore. Voici la demeure de Susan Chilcott. Sa dernière prise de rôle, Blanche dans Dialogues des Carmélites, eut lieu à Amsterdam au printemps 2003. Alors que ses coreligionnaires tombèrent, l’une après l’autre, sur l’échafaud et, avant de les y rejoindre, Sue resta un instant sur scène, fière, droite, le regard vers le ciel, les bras écartés comme les ailes d’un ange. Ainsi m’apparaîtra-t-elle, éternellement.Votre compte
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