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  • Sviatoslav Richter, piano

    Richter en Hongrie (1954-1993)

Diapason d'or
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Référence : BMCCD171 5998309301711 - 14 CD Slipcase : 68:20 - 65:50 - 78:36 - 78:35 - 63:22 - 79:31 - 73:50 - 78:34 - 72:22 - 77:28 - 79:10 - 77:40 - 76:15 - 74:04 - ADD/DDD - Enregistré entre 1954 et 1993 - Notes en français, anglais, allemand et hongrois
En vente sur ce site depuis le 25 février 2010
Date parution numérique : 23 février 2010
  • Pour commander par téléphone :
  • 0892 259 770 (0,34 €/mn)
  • From Outside France (only) please dial +331 49269770
    English spoken
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CD 1 – CD 2 : 1954

Robert Schumann (1810–1856)
Concerto pour piano & orchestre en la mineur, op. 54
Avec l’Orchestre Philharmonique d’État de Hongrie – Direction János Ferencsik

Johannes Brahms (1833–1897)
Intermezzi, op. 118
N° 1 en la mineur – N° 6 en mi bémol mineur

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Le Clavier bien tempéré (Livre I / extraits)
Prélude et Fugue en ut mineur – Prélude et Fugue en fa majeur – Prélude et Fugue en fa mineur – Prélude et Fugue en la majeur – Prélude et Fugue en la mineur
Suite française en ut mineur, BWV 813
I. Allemande – II. Courante – III. Sarabande – IV. Air – V. Menuets - VI. Gigue

Serge Prokofiev (1891–1953)
Sonate pour piano n° 8 en si bémol majeur, op. 84

Maurice Ravel (1875–1937)
Pavane pour une infante défunte
Gaspard de la nuit : N° 2. Le gibet
Valses nobles et sentimentales
Jeux d’eau
Alborada del gracioso

    (Enregistré en mars 1954 à l’Académie de musique de Budapest)

CD 3 : 1958

Franz Schubert (1797-1828)
Sonate pour piano en ut mineur, D 958
Moment musical en ut majeur, D 780/1

Robert Schumann
Toccata, op. 7

Franz Liszt (1811-1886)
Gnomenreigen
Liebesträume
N° 2 en mi majeur – N° 3 en la bémol majeur
Valses oubliées n° 1, 2 & 3
Sonnet de Pétrarque 123

Claude Debussy (1862-1918)
Ariettes oubliées n° 1 & 5

    (Enregistré en février 1958 à Budapest)

CD 4 – CD 5 : 1963

Ludwig van Beethoven (1770–1827)
Sonate pour piano en si bémol majeur, op. 22

Franz Schubert
3 Klavierstücke, D 946
Fantaisie en ut majeur "Wanderer Fantasie", D 760

Georg Friedrich Händel (1685-1759)
Suite pour piano n° 5 en mi majeur

Dimitri Chostakovitch (1906-1975)
Prélude et Fugues, op. 87
N° 4 en mi mineur – N° 12 en sol dièse mineur – N° 23 en fa majeur – N° 14 en mi bémol mineur – N° 17 en la bémol majeur – N° 15 en ré bémol majeur

Serge Prokofiev
Visions fugitives, op. 22 n° 3, n° 4, n° 5, n° 6, n° 8, n° 9, n° 11, n° 14, n° 15 & n° 18

    (Enregistré en avril 1963 à Budapest)

CD 6 : 1965

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Sonate pour piano en fa majeur, K 280

Ludwig van Beethoven
Sonate pour piano en la majeur, op. 101

Frédéric Chopin (1810–1849)
Scherzos
N° 1 en si mineur, op. 20 – N° 2 en si bémol mineur, op. 31 – N° 3 en ut dièse mineur, op. 39 – N° 4 en mi majeur, op. 54

    (Enregistré le 17 juillet 1965 à Budapest)

CD 7 : 1967

Robert Schumann (1810–1856)
Novelettes, op. 21
N° 1 en fa majeur – N° 2 en ré majeur

Franz Joseph Haydn (1732–1809)
Sonate pour piano en ut majeur, Hob. XVI:35

Frédéric Chopin
Rondo à la mazur

Claude Debussy
Préludes (Livre II)
I. Brouillards - II. Feuilles mortes - III. La Puerta del Vino - IV. Les fées sont d'exquises danseuses - V. Bruyères - VI. Général Lavine-eccentric (Dans le style et le mouvement d'un Cakewalk) - VII. La terrasse des audiences au clair de lune - VIII. Ondine - IX. Hommage à Samuel Pickwick - X. Canope - XI. Les tierces alternées - XII. Feux d'artifice

    (Enregistré le 28 août 1967 à Budapest)

CD 8 : 1969

Franz Schubert (1797-1828)
13 Variations sur un thème de Anselm Hüttenbrenner, D. 576

Robert Schumann
Fantasiestucke, op. 12
Des Abends (Au soir) - Aufschwung (Elan) - Warum ? (Pourquoi ?) - In der Nacht (Dans la nuit) - Traumes Wirren (Songes troubles) - Ende vom Lied (Fin de la chanson [Epilogue])

Serge Rachmaninov (1873-1943)
Préludes
Fa dièse mineur, op. 23 n° 1 - La majeur, op. 32 n° 9 – Si mineur, op. 32 n° 10 – Sol dièse mineur, op. 32 n° 12 – La bémol majeur, op. 23 n° 8 – Mi majeur, op. 32 n° 3 – Si bémol mineur, op. 32 n° 2 – Fa mineur, op. 32 n° 6 – Fa majeur, op. 32 n° 7 – Si bémol majeur, op. 23 n° 2 – Ré majeur, op. 23 n° 4 – Sol mineur, op. 23 n° 5

Serge Prokofiev
Guerre et paix, op. 96 n° 1 (valse)

    (Enregistré le 18 novembre 1969 à Budapest)

CD 9 : 1973

Johann Sebastian Bach
Le Clavier bien tempéré (Livre II / extraits)
Prélude et Fugue en ut majeur – Prélude et Fugue en ut mineur – Prélude et Fugue en ut dièse majeur – Prélude et Fugue en mi bémol majeur – Prélude et Fugue en ré dièse mineur – Prélude et Fugue en sol majeur – Prélude et Fugue en la bémol majeur – Prélude et Fugue en la majeur – Prélude et Fugue en la mineur – Prélude et Fugue en si majeur – Prélude et Fugue en si bémol mineur – Prélude en si majeur – Prélude et Fugue en si mineur

    (Enregistré en mars 1973 à Budapest)

CD 10 : 1972-1978

Félix Mendelssohn (1809–1847)
Romances sans paroles, op. 19 n° 1, n° 2, n° 3, n° 5 & n° 6

Frédéric Chopin
Nocturne en si bémol mineur, op. 9 n° 1

Claude Debussy
Images (Livre I)
N° 1. Reflets dans l’eau – N° 2. Hommage à Rameau – N° 3. Mouvement
Hommage à Haydn

    (Enregistré le 16 février 1972 à Szeged)

Frédéric Chopin
Valses
Fa majeur, op. 34 n° 3 – Sol bémol majeur, op. 70 n° 1
Mazurkas
Ut dièse mineur, op. 63 n° 3 – Ut majeur, op. 67 n° 3 – Fa majeur, op. 68 n° 3 – La mineur, op. posth.

    (Enregistré le 10 décembre 1976 à Budapest)

Franz Schubert
Sonate pour piano en la majeur, D 664

    (Enregistré le 10 août 1978 à Budapest)

CD 11 : 1976

Ludwig van Beethoven (1770–1827)
Sonates pour piano
Fa mineur, op. 2 n° 1 – Ré majeur, op. 10 n° 3 – Mi majeur, op. 14 n° 1 – La bémol majeur, op. 26

    (Enregistré le 9 décembre 1976 à Budapest)

CD 12 : 1982-1985

Franz Liszt
Harmonies poétiques et religieuses : N° 9. Andante lagrimoso

César Franck (1822-1890)
Prélude, choral et fugue

Karol Szymanowski (1882-1937)
Mazurkas, op. 50 n° 1, n° 17, n° 18 & n° 3

    (Enregistré le 11 septembre 1982 à la Salle de concert Vigadó de Budapest)

Claude Debussy
Préludes (Livre I / extraits)
N° 1. Danseuses de Delphes – N° 2. Voiles – N° 3. Le vent dans la plaine – N° 4. Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir – N° 5. Les collines d’Anacapri – N° 6. Des pas sur la neige – N° 7. Ce qu'a vu le vent d'ouest – N° 9. La sérénade interrompue – N° 10. La Cathédrale engloutie – N° 11. La danse de Puck

    (Enregistré le 14 janvier 1985 à l’Opéra de Budapest)

CD 13 : 1983

Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893)
Les Saisons, op. 37b (extraits)
I. Janvier : Au coin du feu - V. Mai : Les nuits blanches - VI. Juin : Barcarolle - XI. Novembre : Course en troïka
Nocturne en fa majeur, op. 10 n° 1
Valse-scherzo en la majeur, op. 7
Humoresque en mi mineur, op. 10 n° 2
Capriccioso en si bémol majeur, op. 19 n° 5
Valse en la bémol majeur, op. 40 n° 8
Romance en fa mineur, op. 5

Serge Rachmaninov
Études-tableaux
Op. 33 : N° 9 en ut dièse mineur – N° 5 en ré mineur – N° 6 en mi bémol mineur
Op. 39 : N° 1 en ut mineur – N° 2 en la mineur – N° 3 en fa dièse mineur – N° 4 en si mineur – N° 9 en ré majeur


    (Enregistré le 3 août 1983 à Budapest)

CD 14 : 1993

Edvard Grieg (1843-1907)
Pièces lyriques
Livre I, op. 12 : Arietta - Valse - Chanson du veilleur - Danse des elfes
Livre II, op. 38 : Springdans, danse sautillante norvégienne – Canon
Livre III, op. 43 : Papillon - Au printemps
Livre IV, op. 47 : Valse-Impromptu
Livre V, op. 54 : Marche des paysans norvégiens – Scherzo - Sonnerie de cloche
Livre VI, op. 57 : Secret - Elle danse - Mal du pays
Livre VII, op. 62 : Apparition
Livre VIII, op. 65 : Jour de noces à Troldhaugen
Livre IX, op. 68 : Soir en montagne
Livre X, op. 71 : Lutin - Paisibles forêts - Passé – Souvenirs


    (Enregistré le 9 novembre 1993 au Palais des Congrès de Budapest)

Sviatoslav Richter (1915-1997), piano

e pense qu’au nom de bien des personnes en Hongrie je peux dire que les concerts de Richter ont toujours incarné pour nous le plus grand des plaisirs musicaux depuis notre enfance et au cours des décennies qui ont suivis. Nous avons eu de la chance qu’il ait pris tant de plaisir à venir jouer en Hongrie. En plus de son indescriptible rayonnement personnel et de ses capacités physiques et intellectuelles uniques, la simplicité, le sérieux et l’honnêteté de son approche nous ont donné de l’énergie et du cœur pour étudier et jouer de la musique. Il n’interprétait pas des œuvres mais – comme les plus grands acteurs – les vivait pleinement ! Je ne sais pas si on peut faire comprendre à n’importe qui cet effet si particulier que créaient sa personnalité et son style. Nous pouvons espérer qu’au travers de ses enregistrements, on puisse ressentir cet effet : Richter est l’un de ces rares interprètes dont la personnalité se manifeste clairement au travers des enregistrements (quelle que soit leur qualité) et dont le jeu révèle à chaque nouvelle audition des plaisirs encore plus forts et plus bouleversants que ce dont nous étions capables de nous souvenir !

    Je souhaite beaucoup de plaisir à tous ceux qui se souviendront de Richter par le biais de ces CDs et également à tous ceux qui le découvriront par leur intermédiaire.
Dezsõ Ránki

 

Sviatoslav Richter en Hongrie (1954–1993)



     La vie de Richter et sa carrière

     Dès le début de sa carrière, de nombreuses histoires ont couru au sujet de la personnalité fermée et mystérieuse de Richter et des événements qui ont marqué sa vie extraordinaire. Même si Richter ne s’est jamais vraiment occupé du monde extérieur, vers la fin de sa vie, les légendes qui circulaient à son sujet ont commencé à de plus en plus le déranger : il s’est alors tourné vers l’éminent réalisateur de documentaires Bruno Monsaingeon pour qu’il écrive sa biographie. Sur la base des déclarations de Richter, de son journal intime et de nombreuses sources fiables, Monsaingeon a tout d’abord réalisé un documentaire puis a écrit un livre sur l’artiste (Richter. Ecrits, conversations, Éditions Van de Velde / Actes sud / Arte Éditions, 1998). La présente biographie s’appuie principalement sur les données contenues dans cet ouvrage.

     Sviatoslav Teofilovitch Richter est né le 20 mars 1915 (7 mars, selon l’ancien calendrier russe) à Jytomyr, d’un père allemand et d’une mère russe. Son grand-père avait quitté les terres polonaises de l’empire pour venir s’installer en Ukraine. Son père est, lui, né à Jytomyr et a étudié le piano et la composition à l’Académie de Musique de Vienne pour ensuite devenir professeur de piano du Conservatoire d’Odessa. Sa mère, Anna Pavlovna Moskaliova, était d’origine noble, avec des racines polono-suédo-tatares. Les membres de la famille Richter utilisaient indifféremment les langues russe et allemande. Après la naissance de Sviatoslav, la famille déménage à Odessa.

     Durant son enfance, Richter dessine et peint beaucoup. A l’âge adulte, il continuera à s’adonner à cette passion. Il montre également un grand intérêt pour la littérature : il dévore les œuvres de Gogol, Tolstoï et Dickens, il lit des poèmes et des pièces de théâtre. A l’âge de neuf ans, il s’essaie à l’écriture dramatique. Dans les années précédentes, il s’était même lancé dans la composition. Les opéras auxquels il assiste à Odessa ont une énorme influence sur lui. C’est seul qu’il commence à apprendre à jouer du piano et il parvient rapidement à interpréter des œuvres de Chopin et Beethoven ainsi que des opéras de Wagner et Verdi. En 1931, il travaille comme accompagnateur au piano à la Philharmonie d’Odessa et accompagne alors des chanteurs, des instrumentistes et des artistes. En 1932, il supervise les répétitions d’opéras amateurs à la Maison des Marins et travaille pour l’Opéra d’Odessa à partir de 1933. Il donne son premier concert solo le 19 mars 1934 à la Maison des Ingénieurs d’Odessa avec des œuvres de Chopin.

     En 1937, à l’âge de 22 ans, Richter fait le voyage à Moscou afin de s’inscrire au Conservatoire Tchaïkovski auprès du célèbre pédagogue Heinrich Neuhaus qu’il avait plusieurs fois entendu en concert à Odessa. Neuhaus, alors recteur du Conservatoire, le prend dans sa classe après une seule audition. Lors des années qui suivront, il soutiendra toujours celui qu’il considérait comme son meilleur élève, notamment lorsqu’on a voulu renvoyer Richter pour ne pas avoir passé ses examens.

    A partir de 1939, Richter se produit régulièrement lors des concerts donnés par les élèves. En octobre 1940, lors d’un concert commun avec Neuhaus, il joue la Sonate n°6 de Prokofiev : Richter a considéré que c’était sa première représentation publique. C’est alors qu’il rencontre personnellement Prokofiev qui lui demande de jouer son Concerto pour piano n°5. Le premier récital de Richter est annoncé pour octobre 1941 mais, du fait de l’invasion allemande, le concert ne peut avoir lieu qu’en juillet 1942 : il y joue du Beethoven, du Schubert et du Prokofiev. En 1941, il se produit dans la Grande Salle du Conservatoire de Moscou lors d’un concert avec orchestre : il est soliste pour le Concerto pour piano en si bémol mineur de Tchaïkovski.

    C’est au cours de ses premières années à Moscou qu’il fait la connaissance d’une chanteuse d’origine moitié française, moitié russe, Nina Dorliac, avec qui il se marie dans les années 1940 et qui sera, durant plus de cinquante ans et jusqu’à la mort de Richter, la compagne fidèle de l’artiste. Après la guerre, Richter croira pendant longtemps que ses parents sont morts. Ce n’est que bien plus tard qu’il apprendra que son père a été exécuté à l’été 1941, avant l’entrée des troupes allemandes dans Odessa, tué d’une balle dans la tête par les services secrets soviétiques à cause de ses origines allemandes et que sa mère a émigré en Allemagne de l’Ouest avec son deuxième mari.

     Le premier enregistrement radiophonique de Richter est réalisé en 1942 à Moscou : à partir de cette date, ses prestations et ses enregistrements radiophoniques deviennent réguliers. Après ses nombreux concerts moscovites, il commence une « tournée » de guerre en 1943. C’est lors de ces concerts donnés dans des villes situées derrière la ligne de front qu’il est, de manière flagrante, mis face à sa double identité : pour les Russes, il est Allemand et pour les Allemands, il est Russe. En décembre 1945, il remporte le concours fédéral de piano de l’Union Soviétique ou plus exactement doit partager le premier prix avec Victor Merjanov (en effet, au dernier moment, Molotov a téléphoné à Chostakovitch, président du jury, pour que le prix ne soit pas remis à un Allemand). Au cours des années suivantes, il va de succès en succès, si bien que pour 1950 il a remporté quasiment tous les prix qui existent : Artiste Emérite de l’Union Soviétique, Héros du Travail Socialiste, Prix Staline et Prix Lénine.

     C’est en 1950 qu’il donne son premier concert à l’étranger, en Tchécoslovaquie. Après la mort de Staline, des possibilités de prestation à l’étranger sont progressivement accordées à Richter : dans les pays du bloc communiste, tout d’abord, et bien plus tard, à partir de l’âge de quarante-cinq ans, à l’Ouest aussi. En 1954 et dans les années qui suivent, il fait des tournées en Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne, Chine. Du fait de ses origines allemandes et de l’émigration de sa mère, ce n’est qu’après de longues tracasseries et une autorisation spéciale de Khrouchtchev qu’il peut voyager, d’abord en Finlande en mai 1960 puis aux Etats-Unis d’Amérique en octobre.

    Il est attendu avec grande impatience pour faire ses débuts en Amérique et en Europe occidentale car des artistes soviétiques qui avaient déjà été à l’Ouest, Emil Guilels et David Oïstrakh, ainsi que des artistes américains qui avaient joué à Moscou, Glenn Gould et Eugène Ormándy, ont propagé la nouvelle de son talent. Après le gigantesque succès de ses concerts américains, Richter se rend également dans la plupart des pays d’Europe occidentale au début des années 1960, de l’Italie jusqu’à la Scandinavie. Il ne peut néanmoins faire ses débuts à Berlin-Ouest qu’en 1967 et dans les villes d’Allemagne de l’Ouest qu’en 1971. Il voyage pour la première fois au Japon en 1970.

     Lors de sa tournée japonaise de 1979, la société Yamaha offre un piano de concert à Richter, piano qui sera toujours installé là où se trouve l’artiste. De juillet à décembre 1986, il effectue une gigantesque tournée en Extrême-Orient soviétique, au cours de laquelle il jouera dans de nombreuses petites localités de Sibérie.

     Le style de vie particulier de Richter, fait de voyages et de concerts, dure quasiment jusqu’à sa mort, jusqu’à l’âge de quatre-vingt ans. Comme il n’aime pas l’avion, il voyage en train ou en voiture et donne un concert quand il s’arrête. Il n’a jamais voulu enseigner ou tenir de masterclass mais prenait grand plaisir à jouer avec de jeunes artistes débutants comme Iouri Bachmet, Oleg Kagan, Natalia Gutman, Zoltán Kocsis, Anatoli Gavrilov, Elisabeth Leonskaya. Même s’il a de temps en temps enregistré des disques, leur nombre est infime comparé au nombre de ses représentations en concert. Quand la maladie ne l’en empêche pas, il donne 80 à 100 concerts par an.

     Au lieu des grandes et célèbres salles de concert du monde, il préfère se produire dans les salles à l’atmosphère intime des petites villes, il recherche des formes de concert qui soient nouvelles, moins officielles. En 1964, c’est à son initiative que sont créé les Fêtes musicales de Touraine, dans la Grange de Meslay à proximité de Tours, cette grange du XIIIe siècle jouant le rôle de salle de concert le temps du festival. Richter invite régulièrement au festival de Tours ses amis et les musiciens et ensembles qu’il estime ; lui-même y a joué avec David Oïstrakh, Dietrich Fischer-Dieskau, Zoltán Kocsis, Elisabeth Leonskaya et plusieurs orchestres de chambre, dont l’Orchestre de Chambre Ferenc Liszt. C’est également Richter qui fonde en 1980 et qui anime ensuite chaque année les Soirées de Décembre dans la Salle Blanche du Musée Pouchkine de Moscou, rencontres festives de la musique et des beaux-arts.

     Richter tenait un relevé détaillé de ses voyages et de ses concerts. Il aurait ainsi participé à 3589 concerts. Sa dernière représentation a eu lieu quelques jours après son quatre-vingtième anniversaire, le 30 mars 1995 à Lübeck. Plusieurs fois, il a voulu revenir sur une scène de concert mais la maladie l’en a empêché. Il est mort le 1er août 1997 à Moscou.


     L’art de Richter

     Richter n’était pas seulement l’un des plus grands pianistes du XXe siècle, mais aussi une personnalité très influente de son époque : sa brillante aura intellectuelle attirait l’auditoire et a déterminé le goût et la perception de la musique et de la culture de plusieurs générations. Il fait partie de ces rares artistes dont le style est reconnaissable même sur des enregistrements de faible qualité car son jeu très personnel est inimitable. Il a plusieurs fois déclaré qu’il n’est qu’un instrument entre les mains de la création, qu’un miroir qui transmet, reflète les pensées des autres, des plus grands compositeurs comme Beethoven, Schubert, Schumann. Sa modestie est sans aucun doute le meilleur signe de sa grandeur, tout comme l’est sa grande capacité d’autocritique. Son exigence vis-à-vis de lui-même et de ses partenaires explique que dans la période tardive de sa carrière, il a très peu joué avec de grands orchestres car il n’avait pas le temps de répéter avec eux, il préférait donc travailler avec des formations et des musiciens de chambre.

     Richter nous a laissé un gigantesque héritage, pas seulement intellectuel mais aussi matériel : des disques, des milliers d’enregistrements de concerts, dont une partie a déjà été publiée et dont le reste est publié progressivement. Son répertoire s’étend des œuvres de Bach et de Haendel jusqu’à la musique pour piano des musiciens du XXe siècle, comme Prokofiev, Chostakovitch, Miaskovsky, Stravinski, Berg, Webern, Britten. Il a interprété plus de huit cent œuvres y compris des symphonies, des pièces de chambre et solo, sans compter les quelques six cent Lieder et airs qu’il a accompagné.

     Etrangement certaines œuvres et certains compositeurs ne sont liés qu’à certaines périodes de son existence : par exemple, il a appris la sonate en si mineur de Liszt à la fin des années 1930, en tant qu’élève de Neuhaus, mais il ne l’a interprété en concert qu’à partir du milieu des années 1960. La musique de Bach – les pièces du Clavier bien tempéré, les Suites anglaises et les Suites françaises – apparaît souvent dans ses spectacles entre les années 1940 et le début des années 1970, puis après une longue pause Richter revient à Bach en 1991. Les œuvres de Beethoven, Schubert, Schumann, Chopin et Debussy l’ont accompagné tout au long de sa carrière. Vers la fin de sa vie, il montre un intérêt toujours plus fort pour des particularités comme les œuvres tardives de Liszt ou les morceaux de Grieg, Hindemith et Szymanowski.

     Richter mettait au point ses programmes de concert avec beaucoup d’attention. Ce sont des musiciens hongrois qui ont fait remarquer que, lors de son premier récital à Budapest, les œuvres de Bach, Mozart, Beethoven figurant au programme, ainsi que celle de Chopin pour le rappel, avaient une tonalité décrivant la courbe suivante : do/DO, do/FA, fa/LA, la/FA, fa/do, DO, do. Richter ne jouait que des œuvres qui l’intéressaient, c’est pour cela qu’il a pu tranquillement négliger des morceaux faisant pourtant partie d’une suite. Par exemple, il a ainsi choisi six pièces des Fantasiestücke en huit parties de Schumann, cinq du Premier Livre en six parties du cycle Lieder ohne Worte de Mendelssohn, des pièces issues des 24 Préludes de Chopin qu’il a réarrangé dans un ordre qui lui était propre et il a fait de même avec les 24 Préludes et Fugues de Chostakovitch (sans se préoccuper de la désapprobation du compositeur). Il n’a respecté la structure en cycle que pour les deux Livres du Clavier bien tempéré et pour le Livre II des Préludes de Debussy.

     Il n’a jamais inscrit à son programme des sonates populaires de Beethoven comme l’opus 27 Mondschein, l’opus 53 Waldstein ou l’opus 81a Les Adieux, mais il a par contre plusieurs fois interprété des sonates bien moins connues, comme par exemple l’opus 10 en ré majeur qu’il a joué trois fois à Budapest. D’après ses propres dires, Mozart restait inaccessible pour lui. Il jouait par contre volontiers, même si rarement, des œuvres de Haydn. Il se sentait fortement attiré par la musique de Prokofiev : à partir de 1943, c’est lui qui a interprété pour la première fois plusieurs de ses œuvres et la sonate pour piano n°9 lui est d’ailleurs dédicacée. En mars 1953, lorsque Richter a du revenir de Tbilissi à Moscou du jour au lendemain afin de jouer, avec les autres artistes les plus célèbres d’Union Soviétique, aux funérailles de Staline, c’est dans l’avion qu’il a appris la nouvelle de la mort de Prokofiev : dans les mois qui suivront, il couchera sur le papier ses souvenirs avec Prokofiev.

     Les gestes et mouvements, les habitudes d’interprétation de Richter vont se simplifier au cours du temps : l’artiste « démoniaque » devient dans la seconde moitié des années 1980 un musicien faisant le minimum de mouvements, contemplant la partition et tourné vers l’intérieur. La flamboyance de Richter s’est transformée en lumière intérieure alors que ses considérations de base concernant les œuvres se sont à peine transformées. Lors de ses fréquentes représentations en Hongrie, le public budapestois a pu observer comment il jouait Bach en 1954, en 1973 et en 1991, comment il interprétait la D. 598 Sonate en do mineur de Schubert en 1958 et en 1973 ou la D. 664 en la majeur en 1958 puis vingt ans plus tard, et comment il interprétait la Sonate en ré majeur op. 10 de Beethoven à l’été 1967 et en décembre 1976.

     Bruno Monsaingeon, qui est sans doute la personne qui a le mieux connu Richter, a décrit l’artiste, de la manière suivante dans une déclaration faite en Hongrie : « Son visage révèle beaucoup de choses lorsqu’il joue : une profondeur des sentiments, mais cachée et donnant une impression d’absence de sentiments. En tout cas, il ne fait aucune démonstration de sentimentalité. Il était une des personnalités particulièrement originales du XXe siècle. Il a pu rester entier face au régime soviétique mais également face à la civilisation occidentale. Il était détaché du temps, des époques, de toutes les modes et cela lui donnait une force incroyable mais pas une force dans un sens violent : sa force était une sorte de force passive, de résistance passive. Pendant des décennies, il est resté inaccessible, il ne s’intéressait pas aux journaux ou aux nouvelles du jour. Il n’a pas été entaché par un quelconque esprit commercial, par l’esprit de notre temps. Mais il avait une perception de l’univers qui était bien plus profonde que la nôtre, pas seulement du fait de sa culture mais aussi de sa perception du monde qui était naturelle et simple. »


     Richter en Hongrie, les enregistrements de Richter par la Radio Hongroise

     Dès ses premières représentations, Richter est devenu un des artistes préférés du public hongrois : on attendait toujours son retour et il est revenu régulièrement en Hongrie, deux à trois fois par an durant quarante ans. A plusieurs occasions, c’est sur un coup de tête qu’il a décidé de s’arrêter à Budapest et malgré le fait que son concert ne fut pas annoncé, le public s’y pressait quand même. Il a donné 28 récitals dans la capitale hongroise et 13 dans des villes de province (Miskolc, Gyõr, Pécs, Szombathely, Sopron, Veszprém, Debrecen et Szeged). De plus, il a participé en tant que soliste à 11 concerts avec orchestre et à 8 pour accompagner des chanteurs et des ensembles de chambre : Nina Dorliac, Mark Reizen, Dietrich Fischer- Dieskau, Youri Bachmet, le Quatuor Tchaïkovski et le Quatuor Tátrai.

    Dès les premiers concerts, en 1954, la Radio Hongroise a enregistré la majorité de ses représentations budapestoises et également une partie de celles de province. Au début, on retransmettait sans vergogne toutes les représentations voire même dans les années 1950 et 1960 on retransmettait séparément certaines pièces du spectacle en coupant les applaudissements et souvent aussi les réactions de la salle. A partir de sa soirée Bach de 1973, Richter n’a plus permis les retransmissions en direct de ses concerts et après chaque concert il décidait ce qui pouvait être repris de la représentation et ce qui ne pouvait pas l’être.

     Dans notre présente édition, nous respectons les demandes de l’artiste : du fait de son interdiction, ne figure par exemple pas sur ces disques la sonate de Szymanowski – par ailleurs, brillement exécutée – du concert budapestois de 1982. A partir des années 1970, plusieurs séries représentatives des interprétations de Richter, montées sur la base de ses concerts en Hongrie, ont été entendues à la Radio Hongroise. La présente série d’enregistrements est la première édition de ce type (au mieux, seules des éditions pirates de mauvaise qualité de quelques uns de ces concerts hongrois ont circulé).

     Les 14 CD contiennent l’intégralité de huit concerts budapestois de Richter ainsi qu’une sélection de ses représentations ailleurs en Hongrie.


    CD 1 - CD 2 : Les concerts de 1954, Budapest

     Au début du mois de mars 1954, dans le cadre du « Mois de l’Amitié Soviético-Hongroise », Richter arrive à Budapest comme membre d’une représentation de célèbres artistes soviétiques. Le nom du pianiste, alors âgé de 39 ans, était totalement inconnu du public hongrois mais il est parvenu en quelques instants à enflammer les amateurs de musique de la capitale hongroise. Par la suite, de nombreuses légendes ont circulé à propos de ses premiers concerts budapestois : qu’ils étaient les premiers de l’artiste à l’étranger, que lors de son premier concert il a fallu remplir la Grande Salle de l’Académie de Musique avec des soldats et des étudiants car personne n’était intéressé par cet artiste soviétique inconnu, que durant l’entracte de son premier récital les lignes téléphoniques à Budapest étaient en feu car chacun essayait d’appeler un ami ou une connaissance qu’il ou elle vienne à l’Académie de Musique car on n’a jamais rien entendu de tel, que durant l’interprétation de l’Appassionata de Beethoven les membres du public ensorcelé, plein de stupeur se levaient progressivement pour écouter l’artiste.

     Au printemps 1954, Richter a donné douze représentations en Hongrie : quatre en tant que soliste pour des concerts avec orchestre, un avec le Quatuor de chambre à Cordes Tchaïkovski venant lui aussi de Moscou, deux grands récitals, deux petits concerts pour un jeune public, un concert à Gyõr avec le chanteur Mark Reizen ainsi que deux concerts privés.

     C’est le 8 mars qu’a eu lieu la première représentation commune de Richter et de l’Orchestre Symphonique National Hongrois sous la direction de János Ferencsik, lors de laquelle a été interprété le Concerto pour piano en la mineur de Robert Schumann (op. 54, 1841-45), puis en guise de rappel la Série pour piano op. 118 (1892) de Johannes Brahms. Au-delà même de la perfection et de la virtuosité brillante de Richter durant ses interprétations solo, lors de ce concert, la sensibilité particulière de l’artiste pour la musique de Schumann était déjà évidente. La très grande attention qu’il savait porter à son partenaire, à l’orchestre et au chef d’orchestre était elle aussi déjà là. Dans cet enregistrement, la délicate modulation des sonorités, leur équilibre sont tout autant l’œuvre de Richter que de Ferencsik. Après son concert, Richter a déclaré à la revue Sovietskaïa Kultura « J’ai été très heureux d’avoir pu jouer avec János Ferencsik. Lors de notre prestation commune, nous avons réussi à nous envoler librement et en même temps à garder un contact très fort, situation telle qu’on en rencontre rarement entre un chef d’orchestre et un soliste. »

     Figuraient à son récital du 10 mars une demi-douzaine de préludes et de fugues du Volume I du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach (BWV. 847, 856, 857, 864, 865, 1722), la Suite française en do mineur de Bach (BWV. 813, années 1720), une sonate de Mozart, l’Appassionata de Beethoven et trois pièces de Chopin pour le rappel. Le jeu du « jeune » Richter (il a alors 39 ans) lorsqu’il interprète Bach est d’une clarté puritaine, son interprétation est précise et stricte, sa dynamique homogène.

     Dans une entrevue donnée à Új Zenei Szemle [La Nouvelle Revue Musicale], Richter parle d’une manière très intéressante, aujourd’hui encore pleine d’enseignements, des questions de style dans l’interprétation de Bach : « Si nous pénétrons en profondeur dans l’œuvre, c’est par désir de retrouver l’esprit de l’époque, les sons de l’époque. Je ne pense pas du tout ici aux instruments anciens, par exemple à l’imitation servile de la sonorité du clavecin, mais en fait plutôt à la création de l’atmosphère environnant l’œuvre. Mais au-delà de cela, mon avis est qu’il faudrait jouer une partie des œuvres de Bach au clavecin et moi-même je le ferais avec plaisir si je disposais d’un instrument approprié. »

     Richter a élaboré le programme de son deuxième récital, donné le 26 mars, à partir d’œuvres de Prokofiev et de Ravel. La Sonate n°8 de Sergueï Prokofiev (op. 84, 1939-44) a été interprétée pour la première fois en public par Richter en 1944 à Moscou. Dans ses écrits concernant le compositeur, Richter décrit ainsi cette œuvre : « De toutes les sonates de Prokofiev, celle-ci est la plus riche. Elle est compliquée, dotée d’une vie propre pleine de profondes contradictions internes. Par moment on dirait qu’elle se paralyse, comme si elle succombait à l’écoulement implacable du temps. Il est difficile de l’approcher, justement à cause de sa richesse – comme pour un arbre croulant de fruits.  » Lors du concert de 1954, toute la pompe de l’œuvre de Prokofiev a pu résonner. On retrouvait encore au programme officiel de ce concert trois œuvres de Maurice Ravel : Pavane pour une Infante défunte (1899), Le gibet (1908) qui est la deuxième pièce de Gaspard de la nuit et Valses nobles et Sentimentales (1911).

    Pour les rappels (la moitié du temps du concert !), Richter a interprété des œuvres de Prokofiev, Ravel et Rachmaninov : parmi elles, deux compositions de Ravel figurent sur notre disque, Jeux d’eau (1901) et la quatrième pièce de Miroirs, Alborada del gracioso (Aubade du bouffon, 1905). La musique pour piano de Ravel présente des traits archaïsants, d’une ligne pure, classique ; traits que l’on retrouve également dans l’interprétation de Richter qui est elle aussi pure, simple, rythmique et bien marquée – comme c’est d’ailleurs le cas avec la musique de Jean-Sébastien Bach, pleine de mille couleurs et de nuances dans le toucher du clavier et riche d’une virtuosité brillante.


    CD 3 - Les concerts de l’année 1958 à Budapest

     En février 1958, Richter a participé à sept concerts : en plus de deux grands récitals et d’un concert privé, il a donné deux concerts avec sa femme Nina Dorliac, une soirée de musique de chambre avec le Quatuor à Cordes Tátrai et une soirée au Théâtre Erkel en tant que soliste avec l’Orchestre Symphonique National Hongrois, sous la direction d’András Kórody avec au programme des concertos pour piano de Mozart et Brahms. Pour son premier récital, le 9 février dans la Grande Salle de l’Académie de Musique, il a interprété la Sonate en do mineur de Schubert, la Toccata en ut majeur de Schumann et le cycle Tableaux d’une exposition de Moussorgski et pour les rappels il a joué des pièces de Rachmaninov et Debussy. Pour son deuxième récital le 11 février, il a interprété la sonate en la majeur, le Moment musical en ut majeur et trois impromptus de Schubert ainsi que des œuvres de Liszt.

     Richter a joué deux fois à Budapest la Sonate en do mineur en quatre mouvements, œuvre tardive de Franz Schubert (D. 958, 1828) : en février 1958 et en mars 1973. Même si les différences sont énormes entre les deux interprétations séparées de quinze années, leurs tempi et leurs durées sont semblables et reflètent la même conception de base : le développement de la musique vagabonde de Schubert en une fuite forcée et la transformation d’un bonheur extatique en une complète illusion. Richter a su exprimer tout cela avec une très grande poésie au cours des deux concerts. La première interprétation de Schubert garde peut-être une plus grande distance mais elle est néanmoins techniquement plus compacte et les si caractéristiques effets subito forte et piano sont rendus avec de manière extraordinaire. La Toccata en ut majeur de Robert Schumann (op. 7, 1833) est exécutée avec un large tempo, un grand dynamisme et une grande passion sur le piano de Richter.

     D’autres merveilleuses pièces de Schubert figuraient également au programme du second récital de Richter en 1958 : la sonate en la majeur (D. 664) par exemple, mais nous avons décidé de faire figurer sur notre disque la version plus tardive du concert budapestois de 1978 (CD 10). Dans le Moment musical en ut majeur de Schubert (D. 780/1, 1828), la beauté simple s’associe avec de puissantes intensifications dynamiques. Néanmoins, pour le public hongrois, la véritable sensation du concert fut une suite de pièces de Liszt. Richter, par son style particulier, a pu mélanger les œuvres très virtuoses et très populaires de Liszt avec des compositions plus tardives à l’atmosphère particulière. La seconde étude pour piano Gnomenreigen (La Danse des Gnomes, 1863) de Franz Liszt rend compte de l’éblouissante virtuosité de l’artiste. La douce banalité de Liebesträume (Rêves d’amour, 1845-50, trois Notturni, retranscriptions de chansons de Liszt) est anoblie par l’interprétation de Richter et devient une musique pleine de force intérieure. Il émane une poésie particulièrement délicate du Sonetto 123 del Petrarca (Années de pèlerinage IIe année : Italie, 1838-39/1850). L’interprétation des trois Valses oubliées (1881-83) est caractérisée par une rythmique marquante, des passages brillants, des trilles, des répétitions de sons et un toucher de clavier particulièrement délicat. Les critiques hongrois n’ont pas manqué de signaler que le jeu de Richter est tout aussi unique dans son genre que celui de Franz Liszt a pu l’être à son époque.

     Lors du récital de chant de Dorliac et Richter du 12 février on a surtout remarqué les pièces que la chanteuse a interprété dans leur langue originale : le cycle de chants La Chambre d’Enfant de Modeste Moussorgski et les chants de la suite Ariettes oubliées (1888) de Claude Debussy dans lesquels la douce et légère voix de soprano de Nina Dorliac était fort à l’aise. L’interprétation de Richter, quant à elle, a donné du relief au caractère de l’œuvre et a créé une musique de chambre parfaitement coordonnée.

     A l’automne 1958 et à l’automne 1961, Richter a participé à des concerts avec orchestre à Budapest en tant que soliste sur le Concerto pour piano n°2 de Bartók et le Concerto pour piano en la majeur de Liszt. Pour les rappels du concert Liszt, il a interprété, avec l’Orchestre Symphonique National Hongrois sous la direction d’András Kórody, la Fantaisie hongroise, suscitant ainsi une gigantesque ovation.


     CD 4 - CD 5 : Les concerts de 1963, Budapest

     Arrivant de Vienne, Richter a donné un concert le 27 avril 1963 à l’Académie de Musique, le 29 au Théâtre Erkel et le 30 à Debrecen. Les deux concerts budapestois sont complètement différents l’un de l’autre, celui de Debrecen est un mélange des deux.

     Figuraient au programme du concert du 27 avril à l’Académie de Musique une sonate de Beethoven suivie d’œuvres de Schubert, peu ou pas du tout connues du public hongrois. La Sonate en si bémol majeur de Ludwig van Beethoven (op. 22, 1799/1800) reflète de manière évidente la multiplicité des facettes du Maître de Bonn : l’élan impétueux du jeune Beethoven – retenu dans les « fers » de Richter – dans le premier mouvement, son style mondain élégamment ciselé dans le menuet et le rondo final, la musique de l’hésitation et de la douleur dans l’Adagio – joué par Richter sur toute la palette musicale s’étendant entre le pianissimo et le mezzo piano. Les Trois pièces pour piano (3 Klavierstücke, D. 946, 1828) de Franz Schubert sont de l’année de la mort du compositeur, elles se construisent toutes sur des mélodies mêlant agitation infinie et paix infinie, Richter jouant ces pièces comme un ménestrel qui raconte sa propre ballade à son auditoire. Les célèbres difficultés techniques de la Fantaisie Wanderer en ut majeur (D. 760, 1822) reçoivent un sens très profond dans l’interprétation de Richter et le public de l’Académie de Musique a pu alors être témoin de plusieurs descentes en enfer et plusieurs purifications cathartiques.

     Le concert du 29 avril a tiré une ligne harmonieuse entre le XVIIIe et le XXe siècle. L’interprétation de la Suite en mi majeur en quatre mouvements de Georg Friedrich Haendel (no. 5, 1720) fut de grande envergure, romantique, et évolua – après un Prélude où Richter usa beaucoup de la pédale – vers une simplicité toujours plus puritaine et ainsi l’ornementation compliquée du mouvement final en variation fut jouée par Richter d’une manière complètement dépouillée. Un lien tonal relie la Suite de Haendel aux préludes et fugues de la pièce en mi mineur de Chostakovitch, composée quelques deux cents ans plus tard.

     Les six morceaux extraits de la deuxième série des Vingt-quatre Préludes et Fugues de Dmitri Chostakovitch (op. 87, 1952) ont été choisis consciencieusement par Richter selon sa propres conception qui s’éloigne complètement de l’ordre original (nº 4 en mi mineur, nº 12 en sol dièse mineur, nº 23 en fa majeur, nº 14 en mi bémol mineur, nº 17 en la bémol majeur et nº 15 en ré bémol majeur) et dont le principe de base est la mise en contraste des pièces : après une musique délicate, sensible, subtile vient une variation de basse lapidaire et une fugue endiablée, après une musique introvertie vient une musique extravertie. Dans l’interprétation de Richter, ces pièces de Chostakovitch sonnent très simplement et naturellement et restent en même temps très colorées. La série Мимолетности (Visions fugitives, op. 22, 1915-17) de Sergueï Prokofiev est également une composition particulière, colorée et variée de vingt pièces : Richter en a joué dix lors des rappels sous la forme de trois groupes, comme des bouquets offerts à un public en délire, montrant ainsi combien sont diverses les fleurs que la musique russo-soviétique a fait éclore dans le jardin de Chostakovitch et Prokofiev.


    CD 6 : 1965, Budapest

     A l’été 1965, la route de Richter a traversé toute la Hongrie de long en large : il a joué le 16 juillet à Szombathely, le 17 à Budapest et le 21 à Miskolc. Le programme des concerts de Szombathely et de Budapest était en gros le même, à Miskolc il a présenté un programme complètement différent à son public : c’est à cette occasion qu’on a entendu pour l’unique fois en Hongrie la sonate en si mineur de Liszt (il n’a pas été effectué d’enregistrement du concert de Miskolc).

     Le programme du récital au Théâtre Erkel comportait des œuvres de Mozart, Beethoven et Chopin. Richter a joué les derniers mouvements de la Sonate en fa majeur en trois mouvements de Wolfgang Amadeus Mozart (K. 280, 1774) de manière poétique mais en gardant une certaine distance comme si c’était du Haydn qu’on entendait sur un instrument du XVIIIe siècle. C’est en tout cas ce que les pauses-surprises du mouvement final laissent sous-entendre. L’interprétation concentrée du lent et grand mouvement central rapproche la musique de Mozart de celle de Schubert. L’interprétation ample, en libre agogique de la Sonate en la majeur (op. 101, 1816) de Ludwig van Beethoven a fait découvrir les immenses contrastes internes de l’œuvre tout en les reliant sur une même courbe parfaite : depuis le mouvement d’ouverture en crescendo sous forme d’explosive marche jusqu’au final à la rythmique souple qui est mêlé d’éléments ludiques et couronné par une fugue, en passant par le mouvement lent, merveilleusement paisible et retenu.

    Dans les Quatre Scherzos de Frédéric Chopin (Scherzo n°1 en si mineur op. 20, 1831/32, Scherzo n°2 en si bémol mineur op. 31, 1837, Scherzo n°3 en do dièse mineur op. 39, 1839 et Scherzo n°4 en mi majeur op. 54, 1842), Richter a pleinement mis en évidence le clair-obscur de la musique de Chopin, créant ainsi un immense contraste entre les parties principales très rapides et les parties centrales plus calmes.


    CD 7 : Les concerts de 1967

     Richter est à nouveau revenu en été, et encore de manière inattendue, afin de faire une surprise au public budapestois en lui donnant deux concerts successifs au Théâtre Erkel avec deux programmes complètement différents.

     Le 27 août, après un grand concert Beethoven-Schubert, Richter a pris congés du public en interprétant deux Novellettes de Schumann (en fa majeur et en ré majeur op. 21, 1838)  ; pour beaucoup, ces deux rappels ont constitué le moment le plus mémorable du concert. Le 28 août, il a joué du Haydn, du Chopin et du Debussy, créant des liens mystérieux entre les compositions pour piano de trois compositeurs représentants trois cultures différentes.

     Sur le piano de Richter, la Sonate en do majeur de Joseph Haydn (Hob.XVI:35, 1779-80) résonne avec une beauté et une sérénité classique, une sonorité transparente. Le même élan serein et naturel, un souple rythme de mazurka et de délicates ornementations caractérisent l’interprétation du Rondeau à la Mazur (op. 5, 1826), œuvre de jeunesse peu connue de Frédéric Chopin. La Ballade en sol mineur est suivie par les Douze Préludes de Claude Debussy (Livre II, 1910-13) qui continuent et complètent l’atmosphère tout en couleurs pastel du concert, son intérêt pianistique et ses nuances sonores différenciées. La série de douze pièces, au très fort caractère, très différentes les unes des autres et très variées dans leurs structure interne, satisfaisaient les hautes exigences dramaturgiques de Richter, c’est pourquoi, contrairement à son habitude, il a joué l’ensemble du Livre II des Préludes de Claude Debussy dans leur ordre originel, pour la plus grande joie du public.

     A l’automne 1967, Richter est à nouveau revenu à Budapest : le 18 septembre, il a interprété le Concerto pour piano de Britten avec l’Orchestre Symphonique National Hongrois sous la direction de János Ferencsik.


    CD 8 : 1969, Budapest

    En novembre 1969, Richter est à nouveau arrivé en Hongrie en provenance de l’Ouest : après ses représentations à Sopron et Veszprém, il a donné deux concerts dans la Grande Salle de l’Académie de Musique de Budapest. Ici le programme des quatre concerts était presque identique : des variations de Schubert et une sélection des Fantasiestücke de Schumann, suivies des douze Préludes de Rachmaninov ou, pour le second concert dans la capitale, de la Sonate n°8 de Prokofiev.

     Le premier récital du 18 novembre à l’Académie de Musique constitue peut-être le plus réussi des concerts budapestois de Richter : chacun de ses gestes produisait un effet fascinant, sa représentation était parfaite tant du point de vue intellectuel que technique. Il a à nouveau présenté une œuvre inconnue de Franz Schubert : les Treize Variations sur un thème d’Anselm Hüttenbrenner (D. 576, 1817), une composition de jeunesse, avec un thème très simple qui rappelle la mélodie marquant le début du mouvement lent de la Symphonie n°7 de Beethoven, une ouverture des portes du Paradis et de l’Enfer qui fait suite à de charmantes variations figuralistes. Avec les six pièces choisies parmi la série des Fantasiestücke de Robert Schumann (op. 12, 1837), l’art d’interpréter Schubert par Richter s’élève à son apogée : Richter a eu une approche de l’univers de Schumann qui est très large car peuvent y cohabiter l’un à côté de l’autre une passion folle et un grand calme, le tout sous une forme pure comme le cristal . « Qui a jamais pu dessiner un tel point d’interrogation musical, quasi palpable, dans l’air brûlant d’une salle de concert ?  » se demande un critique musical hongrois dans sa réflexion Warum? (Pourquoi ?).

     L’interprétation des douze Préludes extraits de la série des op. 23 (1903-04) et op. 32 (1910) de Sergueï Rachmaninov et choisis selon une dramaturgie très particulière par Richter a convaincu le public hongrois – jusqu’alors un peu condescendant par rapport au compositeur russe – des vraies valeurs de la musique de Rachmaninov, cette interprétation a mis en avant de manière significative ses harmonies particulières et son caractère fait de voiles de couleurs ou de mâles sentiments, ses tons flottant entre le rêve et la réalité. Au cours d’un des rappels du concert, on a pu entendre une des rares retranscriptions que Richter jouait avec plaisir – et avec quel brio ! – à savoir la Valse de l’opéra Guerre et Paix de Sergueï Prokofiev (op. 91, 1944).

     En 1972, la route de Richter a traversé la Hongrie du nord au sud : le matin du 16 février, il s’est arrêté pour répéter à Debrecen (l’ensemble des professeurs et des élèves de l’Ecole des Arts Musicaux où il répétait se tenant caché dans le petit foyer situé derrière la Grande Salle et écoutant sans le moindre bruit), le soir il a joué à Szeged et le lendemain il était en concert à Subotica, en Yougoslavie. Les pièces les plus remarquables du concert de Szeged figurent sur le CD 10.

     Au printemps et à l’automne 1973, Richter s’est produit à Budapest : en mars, il a donné deux soirées Bach, la troisième il a interprété deux sonates tardives de Schubert et en octobre, il a donné un concert mémorable avec Dietrich Fischer-Dieskau avec au programme les Mörike-Lieder de Hugo Wolf.


    CD 9 : Les concerts Bach de 1973

     Les 13 et 15 mars, dans la Grande Salle de l’Académie de Musique, Richter a joué l’intégralité du Livre II du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach (BWV. 870-903, 1738-42). Après les deux concerts, il a clairement indiqué aux techniciens de la Radio Hongroise ce qui peut être diffusé et ce qui ne peut pas l’être ; dans les rappels, il a d’ailleurs rejoué certains préludes et fugues pour que certaines pièces, peu réussies d’après lui, puissent être remplacées. Notre disque a été élaboré sur la base des sélections approuvées par l’artiste.

    Richter a interprété Bach de manière tout aussi simple et concentrée en 1973 qu’en 1954 ; le ton a néanmoins changé, est devenu plus coloré et sensible, sa palette de couleurs musicales – allant du pianissimo le plus léger jusqu’au du mezzo forte – a montré mille nuances, sonorités et touchers de clavier. Il a joué sur un piano fermé qui, suivant le caractère des préludes et fugues, sonnait soit comme un intime clavicorde de chambre soit comme un clavecin au son sec ou encore comme n’importe quel piano à marteau ! Dans les œuvres paisibles, méditatives, étouffées avec la pédale gauche (les préludes en do dièse majeur et en do dièse mineur, les fugues en ré dièse mineur et en la bémol majeur, les préludes en la majeur et en la mineur), dans les pièces aux sonorités sèches, énergétiques (la fugue en do majeur, le prélude en do mineur, les fugues en do dièse mineur, mi bémol majeur, la majeur, la mineur, si mineur) et dans les mouvements enjoués et dansants (la fugue en do dièse majeur, les préludes en mi bémol majeur, sol majeur et si majeur), on entend une construction parfaite des parties, chaque partie à sa propre couleur, sa propre vie et pourtant la composition tout entière se construit de manière solide sous les doigts de Richter.

     A la fin de l’année 1974, Richter a donné deux concerts à Pécs. En avril 1975, il s’est produit à Gyõr. En décembre 1976, il a donné deux soirées à l’Académie de Musique de Budapest, avec un programme principalement constitué de sonates de Beethoven et d’œuvres de Schumann et Chopin qu’il n’avait pas encore interprétées en Hongrie. Au printemps 1977, il a joué à Debrecen et en aout 1978, de passage à Budapest, il a interprété un programme comprenant du Schubert, du Schumann et du Debussy.


     CD 10 : Extraits des concerts de 1972 à Szeged , de 1976 et de 1978 à Budapest

     L’enregistrement du légendaire concert de Szeged est un peu assombri par la faible qualité de l’instrument et des conditions acoustiques. Après la grande sonate en do mineur, œuvre tardive de Schubert, déjà interprétée par Richter à Budapest en 1958 puis en 1973, un délice rare a suivi : cinq pièces du Livre I (op. 19b, 1830) des Lieder ohne Worte (Chants sans paroles) de Félix Mendelssohn-Bartholdy. Ces petites pièces poétiques résonnent de toute leur beauté lyrique sur le piano de Richter, avec des moments dramatiques bouleversants. Le Nocturne en si bémol mineur, œuvre précoce de Frédéric Chopin (op. 9, 1830), a également résonné avec un lyrisme fantastique. La suite du concert, trois pièces tirées des Images – Livre I (1905) de Claude Debussy, fait parcourir le vaste monde des merveilles de la nature, des visions de ballade et du plaisir du mouvement. Parmi les rappels, on retrouve également une pièce spéciale : une œuvre de Debussy, l’Hommage à Haydn.

    Le 10 décembre 1976, à l’Académie de Musique, après une sonate de Beethoven et une œuvre de Schumann, on a pu entendre des pièces de Frédéric Chopin. Dans la Valse en fa majeur (op. 34, 1831), Richter a su rendre l’ivresse de la danse par le biais d’une rythmique capricieuse et d’accents vigoureux. Dans la Valse en ré bémol majeur (op. 70, 1829) c’est le doux decrescendo de la danse, son caractère chantant qu’il a su si bien rendre. Les quatre Mazurkas, avec leur simplicité saisissante et leur beauté, ont été interprétées avec des ornementations délicates mais en même temps de bon goût, faisant quelquefois rejaillir le côté sombre de cette musique de danse qui pourrait passer pour légère.

     Lors du concert budapestois de l’été 1978, la Sonate en la majeur de Franz Schubert (D. 664, 1819) s’est développée en une mélopée si douce, si paisible... comme si les puissances sombres de la vie, comme si les démons de Richter n’existaient pas. Même les difficiles octaves de main gauche se sont adoucies pour évoquer un doux caractère et le mouvement final a brillé de bonne humeur et d’humour.


    CD 11 : La soirée Beethoven de 1976 à l’Académie de Musique

     On aurait pu donner le titre suivant au concert du 9 décembre : « Le développement du caractère du jeune Beethoven » ou « Le roman de l’éducation du jeune Beethoven, à la frontière du classicisme et du romantisme : 1795-1801 ». De manière étonnante, Richter a interprété le mouvement d’ouverture de la Sonate en fa mineur op. 2 (1795) sur un tempo lent, en lui donnant un caractère classicisant, et même le calme infini de l’Adagio n’est pas sorti de ce cadre. Par contre, le menuet a commencé à montrer plus de contrastes et le Prestissimo final, avec sa fuite enfiévrée, a enlevé l’auditoire vers l’univers de Schubert.

    L’interprétation du premier mouvement de la Sonate en ré majeur op. 10 (1796-98) a démontré la riche diversité des thèmes des sonates de Beethoven et le développement de leur univers émotionnel et de leur registre sonore : dans la partie lente du Largo e mesto, la plus profonde douleur est exprimée de la manière la plus simple, ensuite tout change et le Menuet à la délicate mélodie se transforme en Rondo joyeux mais plein de moments effrayants. La Sonate en mi majeur op. 14 (1798) nous ramène à une cadence et une sérénité classique, pimentée de quelques « éclairs » richtériens et un rondo final emporté de manière fiévreuse. Le mouvement d’ouverture à variations de la Sonate en la bémol majeur op. 26 (1800-01) donne comme un avant-goût de la manière dont Richter interprétera la musique pour piano de Schumann : en guise de deuxième mouvement, ce n’est plus un menuet que l’on retrouve mais un scherzo (au début encore doux mais qui devient de plus en plus sauvage) et après la Marcia funebre – aux accents lourds, pleine de pompe mais néanmoins pure et transparente – évoquant la mort du héros, le final – après un début mystérieux et enjoué – devient une fuite dramatique, une course folle et effrayante.

     A l’été 1980, Richter est arrivé en Hongrie en provenance de l’est : il a donné des concerts à Miskolc et Budapest, avec toujours le même programme. Les 11 et 12 septembre 1982, il s’est produit au Pesti Vigadó [la Redoute de Pest] et a surpris son public avec des œuvres inattendues : après des pièces peu jouées de Liszt, il a joué du Franck et du Szymanowski. A l’été 1983, il est revenu avec, une nouvelle fois, un programme étonnant composé de musique pour piano de Tchaïkovski et de pièces extraites de la série Études-Tableaux de Rachmaninov. En janvier 1985, Richter s’est produit à l’Opéra National Hongrois avec le jeune altiste Youri Bachmet : le premier soir, ils ont joué du Haydn, du Hindemith et du Debussy, puis le deuxième soir du Hindemith, du Britten et du Chostakovitch. Le dimanche de Pâques 1985, Richter a traversé à nouveau la Hongrie et en a profité pour donner un concert privé dans l’après-midi : il a exclusivement joué du Hindemith. Au début de l’été 1986, il s’est arrêté à Gyõr pour deux concerts.

     CD 12 : Extraits du concert de 1982 au Pesti Vigadó et du concert de 1985 à l’Opéra

     Dans la salle de gala de la Redoute de Pest, assombrie pour l’occasion, seule une lampe à pied éclairait la partition de Richter. L’artiste avait choisi d’interpréter des pièces peu connues, mais néanmoins brillantes, extraites des Harmonies poétiques et religieuses (1847-52) de Franz Liszt, offrant ainsi à son public une musique méditative dans le cadre d’un concert recueilli. C’est l’élévation douloureuse de l’Andante lagrimoso (no. 9) qui figure sur notre disque. La composition de grande envergure en trois parties de César Franck, Prélude, Choral et Fugue (1884), a été interprétée par Richter de manière organique, très expressive, avec des sonorités proches de celles de l’orgue. Après une sonate de Karol Szymanowski, les rappels ont été constitués par quatre Mazurkas de Szymanowski, extraites de la série de l’op. 50 : ces œuvres, à la sonorité modale particulière, portant la marque de l’univers harmonique de leur XXe siècle natal, étaient bien adaptées à l’ambiance du concert grâce à leur atmosphère sombre, leur caractère méditatif, leurs rythmes violents.

     Le 14 janvier 1985, lors de la deuxième partie du concert commun donné avec Youri Bachmet à l’Opéra National Hongrois, Richter a interprété dix pièces des Préludes – Livre I de Claude Debussy. N’exécutant pas La fille aux cheveux de lin et Minstrels, il a bâti un cycle dramaturgique personnel en trois parties : les cinq préludes de la première partie (Danseuses de Delphes, Voiles, Le vent dans la plaine, « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir », Les collines d’Anacapri) représentent la grande diversité interne des couleurs, des ombres, des parfums de l’œuvre et leur description à la manière d’un pastel, la deuxième partie (Des pas sur la neige et Ce qu’a vu le vent d’ouest) présente un triste, aride et taciturne paysage d’hiver et un pays soumis à une tempête en mer, enfin la troisième partie (La sérénade interrompue, La cathédrale engloutie, La danse de Puck) repose sur les accents concrets de la poésie de la réalité, avec une structure sévère et des rythmes prégnants.


     CD 13 : La soirée Tchaïkovski – Rachmaninov de 1983 à l’Académie de Musique

     Lors de ce concert, Richter a présenté au public hongrois deux segments de l’univers russe très différents l’un de l’autre mais qui ont puisé aux mêmes sources. Avec les œuvres pour piano de Piotr Tchaïkovski (quatre pièces de la série Les Saisons op. 71/b, 1875-76, le Nocturne en fa majeur op. 10/1, 1871, la Valse-scherzo en la majeur op. 7, 1870, l’Humoresque en mi mineur op. 10/2, 1871, le Capriccioso en si bémol majeur op. 19/5, 1873, la Valse en la bémol majeur op. 40/8, 1876-78, la Romance en fa mineur op. 5, 1882), Richter a recréé l’atmosphère des salons de l’aristocratie russe du XIXe siècle, leur manifestation parfois intime et délicate, parfois lourde, leur caractère à fois souriant et larmoyant, leurs tragédies rarement exprimées. L’interprétation de ces petites pièces de genre de Tchaïkovski a été belle, simple, expressive : Richter leur a accordé autant d’importance et de profondeur qu’aux plus grandes pièces de musique. Les huit œuvres (op. 33/9, 5, 6, 1911 et op. 39/1, 2, 3, 4, 9, 1916-17) choisis parmi les deux Études-Tableaux de Sergueï Rachmaninov représentent le monde visionnaire et le pathos tragique du début du XXe siècle avec des pièces en ton mineur en surabondance, des musiques funèbres qui sonnent comme des cloches sonnent le glas, des fanfares triomphales, des sonorités orchestrales stridentes et rappelant l’orgue, tout ceci résonnant avec une virtuosité merveilleuse sous les mains de Richter et provoquant les ovations spontanées et déchaînées du public à presque chaque pièce.

     Au début des années 1990, Richter est passé à deux occasions à Budapest : en juin 1991, il a donné un récital d’œuvres de Bach et de Mozart à l’Académie de Musique puis a interprété deux concertos de Bach avec l’Orchestre de Chambre Liszt Ferenc. A l’automne 1993, il ne s’est arrêté qu’une seule fois en Hongrie pour donner un concert, c’est à cette occasion que le public hongrois a pu l’entendre en personne pour la dernière fois.


     CD 14 : Le dernier concert budapestois

     Le 9 novembre 1993, Richter, alors âgé de 78 ans, a donné un concert dans la nouvelle salle de concert de Budapest, le Centre des Congrès de Budapest [Budapest Kongresszusi Központ], salle pouvant accueillir 1500 personnes. L’interprétation fervente de ce concert a même surpassé l’atmosphère intime prêtée à la première partie du concert Tchaïkovski-Rachmaninov de 1983. C’est selon son propre goût que Richter a choisi des œuvres d’Edvard Grieg, né cent cinquante ans auparavant, parmi le 68 petites compositions des douze cahiers des Liriske stykker (Pièces lyriques). Cette fois, la sélection de l’artiste n’a pas rompu l’ordre établi par le compositeur et les 22 pièces entendues lors du concert, par leur continuité et leur diversité, ont bien reflété l’esprit très original de ce « journal intime musical » tenu pendant trente quatre ans par le compositeur norvégien : Ariette, Valse, Chant du gardien de nuit, Danse des fées (op. 12, 1867), Danse du Printemps, Canon (op. 38, 1883), Papillon, Au printemps (op. 43, 1884), Valse-impromptu (op.47, 1888), Marche des paysans norvégiens, Scherzo, Sonnerie de cloches (op. 54, 1891), Secret, Elle danse, Le mal du pays (op. 57, 1893), Fantôme (op. 62, 1895), Jour de noce à Troldhaugen (op. 65, 1896), Soir en haute-montagne (op. 68, 1898), Lutin, La paix des bois, Passé, Souvenirs (op. 71, 1901).

    Ce concert a présenté des pièces de caractère, des images de genre, des miniatures programmatiques, de la poésie musicale impressionniste, des danses, des œuvres folkloriques savoureuses, le tout interprété simplement, de manière expressive, avec de la mise en relief même dans la retenue, cela grâce à la merveilleuse richesse du jeu richtérien.

    La soirée s’est déroulée sous la forme d’une sage contemplation qui faisait quasi abstraction de l’instrument de musique, avec plus de nostalgie et de tristesse que de bonne humeur : un grand artiste, désormais âgé, s’est alors exprimé de manière puissante par l’intermédiaire de minuscules chefs-d’œuvre.



Márta Papp
Traduction László Dankovics
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