Péter Eötvös (né en 1944)
Snatches of a conversation (2001) * pour trompette à double pavillon, récitant et ensemble
Jet Stream (2002) ** pour trompette solo & orchestre
Paris-Dakar (2000) *** pour trombone solo & big band
Improvisations de jazz **** sur des thèmes de l'opéra Le Balcon
* Marco Blaauw, trompette à double pavillon
Omar Ebrahim, récitant
MusikFabrik - Ensemble für Neue Musik
Direction Péter Eötvös
** Markus Stockhausen, trompette
BBC Symphony Orchestra
Direction Péter Eötvös
*** László Góz, trombone à double pavillon avec harmoniseur
Budapest Jazz Orchestra
Direction Gergely Vajda
**** Béla Szakcsi, piano - Gábor Gadó, guitare électrique

eter Eötvös nous avoue ici sa tendresse pour le jazz, et par le mystère qui l’entourait lorsque, enfant en Hongrie sous la botte de Moscou, il cherchait à écouter la radio à ondes courtes (une hérésie anti-prolétaire) et réussissait à attraper de cette musique quelques bribes (en anglais :
snatches, d’où le titre du CD). Mais comme Eötvös est vraiment un grand compositeur, il a su transfigurer ces souvenirs en un langage parfaitement inouï, onirique à souhait, souvent proche du délire intégrant des lambeaux de jazz, de paroles, de sonorités. Entendons-nous bien :
aucun compositeur contemporain n’a su comme lui transcender le monde harmonique, mélodique, orchestral du jazz en une musique phénoménalement contemporaine et belle.
Je vous recommande vivement
Jet stream pour trompette solo et orchestre, une pièce d’une beauté inimaginable. On a peine à croire que Eötvös a passé tant de temps dans une institution (française, qui plus est) dont la vocation semblait celle de produire des fœtus électroniques desséchés ; c’est là une musique sensible, sensuelle, exaltante et parfaitement nouvelle, l’un des futurs grands classiques de notre temps.
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Snatches
Depuis mon enfance, le jazz représente pour moi un univers mystérieux et interdit, car étant enfant, je l’écoutais toujours sur les ondes courtes de la radio, chose interdite en Hongrie à cette époque-là. Dans les années 50, écouter la radio sur ondes courtes revenait à écouter la propagande anticommuniste occidentale. La plupart du temps ce n’était que les sons des brouilleurs, des bruits parasites, des sifflements et des interférences qui arrivaient à mes oreilles, la musique se tapissait toutefois dans les arrière-fonds et arrivait de très très loin, comme si elle venait tout droit de Mars. Je m’y suis tout à fait habitué au fil du temps, et lorsque, dans les années 60, j’ai eu la chance pour la première fois d’écouter du jazz en direct, j’ai ressenti comme une certaine lacune énorme, la présence d’une sorte de vide planant. Dans le temps je captais bien plus d’informations à travers ces sons constamment brouillés et parasités de la radio.
Ces sons perturbés représentaient des signes délicats et qui étaient en même temps dangereux aussi, car en écoutant du jazz, à chaque instant je prenais le risque que ma famille soit dénoncée à la police. Hélas, ces magnifiques bruits confus de mon enfance se séparèrent plus tard : j’ai pourtant réussi à retrouver les bruissements des ondes courtes dans la musique électronique et dans la musique concrète, et fort heureusement le jazz, même dépouillé de bruits, a pu conserver sur moi tout son attrait mystique jusqu’à nos jours.
Le thème de ce présent CD comprend la composition et l’improvisation dans ses combinaisons les plus variées, avec des solos pour instruments à cuivres à pavillon simple ou double.
Snatches… est composé librement, telle une improvisation. Une conversation amicale dans un café, avec des bribes de paroles pleines d’esprit et énormément d’ironie... et nous nous frayons notre chemin parmi les tables... Le garçon est une trompette à pavillon double...
Les solistes – Marco Blaauw et Omar Ebrahim – n’improvisent pas dans cette pièce.
Jet Stream est une peinture à rayures horizontales réalisées avec des pinceaux plus ou moins larges (pouvant aussi atteindre une largeur de plusieurs kilomètres), aux couleurs dangereuses de jaune – bleu – vif-argent, à l’énergie des vents de haute altitude, au courant puissant pouvant dériver telle une foule de japonais engouffrés dans une rue à sens unique, où seul une personne (le trompettiste) essaye de faire son chemin en sens inverse. Dérive et résistance...
Il y a deux cadences pour trompettes, la première étant une improvisaton libre de Markus Stockhausen.
Paris-Dakar est un véritable rallye Paris-Dakar. Ruée dans le désert de sable, chaleur suffocante, poussière, vitesse folle... big band.
Dans cette compétition c’est le trombone à pavillon double qui est en tête de course et qui, avec le solo de László Gőz – improvise librement, sans aucune contrainte.
Mes compositions enregistrées sur ce CD « utilisent » la pulsation du jazz, parfois même ses harmonies, ses articulations ainsi que ses gestes aussi, mais n’atteigneront jamais la beauté du live-jazz, il leur manquera la « magie du moment ». Ces trois compositions tiennent donc plutôt lieu de « message », comme le renfermerait une bouteille à message jetée à la mer, adressé de mon univers vers tous ceux qui aiment le jazz.
L’improvisation sur les thèmes de mon opéra
Le Balcon interprétée par deux extraordinaires musiciens de jazz, est un cadeau tout aussi pour moi que pour les auditeurs. Je les remercie beaucoup.
Péter Eötvös (Décembre 2003)
Traduit par Annamária Keller
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