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  • Jacques Champion de Chambonnières

    Les Pièces de Clavessin

4F de Télérama 4 étoiles du Monde de la Musique Coup de coeur de Piano Magazine
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Référence : ASM001 3760098120017 - 2 CD Digipack : 76:29 - 76:34 - DDD - Enregistré en mars et mai 2003 au Château de Bény-sur-Mer, Calvados (France) - Notes en français et anglais
En vente sur ce site depuis le 27 février 2004
  • Pour commander par téléphone :
  • 0892 259 770 (0,34 €/mn)
  • From Outside France (only) please dial +331 49269770
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Jacques Champion de Chambonnières (1601/2-1672)

" À Monsieur de Chambonnière "
(Deux quatrains du Livre Premier, lus par Jean-Denis Monory)

Les Pièces de Clavessin

Livre Premier (Paris, 1670)
Pièces en la : Allemande la Rare, Courante & Double de la Courante, Courante, Courante, Sarabande, Gaillarde
Pièces en do : Prélude (Anonyme. Chambonnières ?), Allemande la Dunkerque, Courante Iris ; Double de la Courante - Courante & Double de la Courante (Jean Henry d'Anglebert) - Sarabande de la Reyne
Pièces en ré : Allemande la Loureuse, Courante la Toute Belle, Courante de Madame, Courante, Sarabande, Les Barricades, Gigue La Madelainette, Gigue
Pièces en fa : Allemande, Courante, Courante, Courante, Sarabande
Pièces en sol : Pavane l'Entretien des Dieux, Courante, Sarabande, Courante, Sarabande, Gigue La Villageoise, Canaris

Pièces manuscrites :

Pièces en do : Allemande le Moutier, Double du Moutier (attribué à Louis Couperin), Chaconne
Pièces en ré : Prélude (Anonyme. Chambonnières ?), Pavane, Courante & Double de la Courante, Sarabande
Pièce en mi : Gigue
Pièces en fa : Prélude (Anonyme. Chambonnières ?), Rondeau, Sarabande O beau jardin & Double de la Sarabande (J.H. d'Anglebert), Chaconne
Pièces en sol : Prélude (Anonyme. Chambonnières ?), Sarabande, Chaconne
Pièces en la : Prélude (Anonyme. Chambonnières ?), La Drollerie, Le Printemps : [Courante-Sarabande]-Pasachalia
Pièces en si bémol : Allemande, Courante, Sarabande, Gaillarde & Double de la Gaillarde

Livre Second (Paris, 1670)
Pièces en do : Prélude (J.H. d'Anglebert), Allemande, Courante, Courante, Gaillarde, Gigue La Verdinguette, Double de la Gigue (J.H. d'Anglebert)
Pièces en ré : Allemande, Courante, Courante, Courante, Sarabande
Pièces en ré : Prélude pour le luth (Emond), Allemande, Courante, Courante, Courante, Sarabande
Pièces en fa : Allemande, Courante, Courante, Sarabande
Pièces en sol : Pavane, Gigue, Courante, Gigue où il y a un Canon
Pièces en sol : Allemande, Gigue, Courante & Double de la Courante (J.H. d'Anglebert), Courante, Courante & Double de la Courante (J.H. d'Anglebert), Sarabande Jeunes Zéphirs & Double de la Sarabande (J.H. d'Anglebert), Menuet

Jean Henry d'Anglebert (1628-1691)
Tombeau de Mr. de Chambonnières

Olivier Baumont, clavecin aux initiales DF (anonyme français fin 17e siècle)
Claire Antonini, théorbe & luth
Jean-Denis Monory, récitant

urprise ! Le CD débute par un texte récité selon les canons en usage au 17ème siècle pour le théâtre français – on notera l’évidente parenté entre cette prononciation et celle toujours en usage au Québec – louant le génie du Sieur de Chambonnières. Ledit Sieur, claveciniste à la Cour (Louis XIII puis Louis XIV), qui n’hésita pas à y présenter Louis Couperin car il estimait que ce dernier était un musicien de grand talent.
Ses pièces étaient fort goûtées de son vivant, même s’il connut bien des revers vers la fin de sa carrière : son refus de servir d’accompagnateur, ses déboires financiers, la montée en puissance de Lully. Toujours est-il qu’il finit par vendre sa charge de “ claveciniste de la Chambre ”, dont le Tombeau de Mr. de Chambonnières sert d’ailleurs de postlude au second CD.
Olivier Beaumont a choisi un superbe clavecin de la fin du 17ème siècle et est accompagné pour quelques pièces par le luth ou le théorbe de Claire Antonini. Il est l'auteur de l'excellent texte, très documenté, du livret. Entrez par la grande porte dans le monde de cette fascinante musique française de Cour des années 1650, celle de l’un des plus grands compositeurs de son temps.

Lisez l'entretien exclusif que nous a accordé Oliver Baumont

 

Détail des pistes :

CHAMBONNIERES Jacques Champion de
Les Pièces de clavessin. Livre Premier (Paris, 1670)
1 - 1     Pièces en la : Allemande la Rare (4mn 41s )    
1 - 2     Pièces en la :Courante; Double de la Courante (1mn 16s )    
1 - 3     Pièces en la : Courante (1mn 19s )    
1 - 4     Pièces en la : Courante (1mn 15s )    
1 - 5     Pièces en la : Sarabande (1mn 53s )    
1 - 6     Pièces en la : Gaillarde (2mn 23s )    
1 - 7     Pièces en do : Prélude (anonyme) (45s )    
1 - 8     Pièces en do : Allemande la Dunkerque (2mn 40s )    
1 - 9     Pièces en do : Courante Iris; Double de la Courante (Jean henry d'Anglebert) (1mn 28s )    
1 - 10     Pièces en do : Courante; Double de la Courante (Jean henry d'Anglebert) (1mn 18s )    
1 - 11     Pièces en do : Sarabande de la Reyne (1mn 58s )    
1 - 12     Pièces en ré : Allemande la Loureuse (2mn 47s )    
1 - 13     Pièces en ré : Courante la Toute Belle (1mn 32s )    
1 - 14     Pièces en ré : Courante de Madame (1mn 39s )    
1 - 15     Pièces en ré : Courante (1mn 31s )    
1 - 16     Pièces en ré : Sarabande (2mn 05s )    
1 - 17     Pièces en ré : Les Barricades (57s )    
1 - 18     Pièces en ré : Gigue la Madelainette (51s )    
1 - 19     Pièces en ré : Gigue (2mn 02s )    
1 - 20     Pièces en fa : Allemande (2mn 42s )    
1 - 21     Pièces en fa : Courante (1mn 23s )    
1 - 22     Pièces en fa : Courante (1mn 07s )    
1 - 23     Pièces en fa : Courante (1mn 09s )    
1 - 24     Pièces en fa : Sarabande (2mn 08s )    
1 - 25     Pièces en sol : Pavane l'Entretien des Dieux (3mn 16s )    
1 - 26     Pièces en sol : Courante (1mn 38s )    
1 - 27     Pièces en sol : Sarabande (1mn 15s )    
1 - 28     Pièces en sol : Courante (1mn 43s )    
1 - 29     Pièces en sol : Sarabande (1mn 44s )    
1 - 30     Pièces en sol : Gigue la Villageoise (1mn 31s )    
1 - 31     Pièces en sol : Canaris (1mn 24s )    

Pièces Manuscrites
1 - 32     Pièces en do : Allemande le Moutier; Double du Moutier (attribué à Louis Couperin) (2mn 26s )    
1 - 33     Pièces en do : Chaconne (1mn 13s )    
1 - 34     Pièces en ré : Prélude (anonyme) (53s )    
1 - 35     Pièces en ré : Pavane (3mn 28s )    
1 - 36     Pièces en ré : Courante; Double de la Courante (1mn 27s )    
1 - 37     Pièces en ré : Sarabande (1mn 48s )    
1 - 38     Pièces en mi : Gigue (2mn 17s )    
1 - 39     Pièces en fa : Prélude (anonyme) (1mn 05s )    
1 - 40     Pièces en fa : Rondeau (1mn 29s )    
1 - 41     Pièces en fa : Sarabande O beau Jardin; Double de la Sarabande (Jean Henry d'Anglebert (1mn 40s )    
1 - 42     Pièces en fa : Chaconne (2mn 57s )    
2 - 1     Pièces en sol : Prélude (anonyme) (39s )    
2 - 2     Pièces en sol : Sarabande (2mn 07s )    
2 - 3     Pièces en sol : Chaconne (2mn )    
2 - 4     Pièces en la : Prélude (anonyme) (52s )    
2 - 5     Pièces en la : La Drollerie (1mn 14s )    
2 - 6     Pièces en la : Le Printemps : (Courante-Sarabande) - Pasachalia (1mn 45s )    
2 - 7     Pièces en si bémol : Allemande (3mn 12s )    
2 - 8     Pièces en si bémol : Courante (1mn 23s )    
2 - 9     Pièces en si bémol : Sarabande (1mn 32s )    
2 - 10     Pièces en si bémol : Gaillarde; Double de la Gaillarde (1mn 25s )    

Les Pièces de Clavessin. Livre Second (Paris,1670)
2 - 11     Pièces en do : Prélude (Jean Henry d'Anglebert) (45s )    
2 - 12     Pièces en do : Allemande (2mn 29s )    
2 - 13     Pièces en do : Courante (1mn 37s )    
2 - 14     Pièces en do : Courante (1mn 18s )    
2 - 15     Pièces en do : Gaillarde (1mn 47s )    
2 - 16     Pièces en do : Gigue la Verdinguette; Double de la Gigue (Jean Henry d'Anglebert) (1mn 33s )    
2 - 17     Pièces en ré : Allemande (3mn 31s )    
2 - 18     Pièces en ré : Courante (1mn 19s )    
2 - 19     Pièces en ré : Courante (1mn 39s )    
2 - 20     Pièces en ré : Courante (1mn 31s )    
2 - 21     Pièces en ré : Sarabande (1mn 34s )    
2 - 22     Pièces en ré : Prélude pour luth (Emond) (1mn 25s )    
2 - 23     Pièces en ré : Allemande (3mn 08s )    
2 - 24     Pièces en ré : Courante (1mn 28s )    
2 - 25     Pièces en ré : Courante (1mn 03s )    
2 - 26     Pièces en ré : Courante (1mn 22s )    
2 - 27     Pièces en ré : Sarabande (1mn 18s )    
2 - 28     Pièces en fa : Allemande (2mn 52s )    
2 - 29     Pièces en fa : Courante (1mn 18s )    
2 - 30     Pièces en fa : Courante (1mn 14s )    
2 - 31     Pièces en fa : Sarabande (1mn 40s )    
2 - 32     Pièces en sol : Pavane (2mn 33s )    
2 - 33     Pièces en sol : Gigue (58s )    
2 - 34     Pièces en sol : Courante (1mn 16s )    
2 - 35     Pièces en sol : Gigue où il ya un Canon (1mn 03s )    
2 - 36     Pièces en sol : Allemande (3mn 47s )    
2 - 37     Pièces en sol : Gigue (1mn 27s )    
2 - 38     Pièces en sol : Courante; Double de la Courante (Jean Henry d'Anglebert) (1mn 37s )    
2 - 39     Pièces en sol : Courante (1mn 12s )    
2 - 40     Pièces en sol : Courante; Double de la Courante (Jean Henry d'Anglebert) (1mn 35s )    
2 - 41     Sarabande Jeunes Zéphirs; Double de la Sarabande (Jean Henry d'Anglebert) (2mn 12s )    
2 - 42     Pièces en sol : Menuet (58s )    
2 - 43     Pièces en sol : Tombeau de Mr. de Chambonnières (Jean Henry d'Anglebert) (5mn 32s )    

“ La source de la belle maniere du toucher ”



    L’histoire de la musique française du Grand Siècle connaît nombre de rencontres privilégiées, et parfois même miraculeuses, entre un auteur et un instrument. Aux côtés du luthiste Denis Gaultier, de l’organiste François Roberday ou du violiste Sainte-Colombe, le claveciniste Jacques Champion de Chambonnières mérite une attention plus grande que celle qu’on lui porte aujourd’hui. Le compositeur porta son art à un haut degré de perfection et de raffinement. Ses contemporains ne s’y trompèrent point : il fut considéré à la fois comme le “dernier Maistre” du clavecin, et comme “la source de la belle maniere du toucher”.

    Chambonnières naquit à Paris en 1601 ou 1602. [...] Il est le descendant d’une lignée d’organistes et clavecinistes au service des rois de France. [...] Les trente premières années de la vie de Chambonnières sont mal connues. [...] Dès septembre 1611, il reçut de son père la survivance de la charge de “joueur d’espinette ordinaire de la Chambre de Sa Majesté”. Une déclaration notariée de 1631 apprend qu’il était à l’époque marié avec Marie Le Clerc, qui mourut avant le 16 décembre 1652, date du second mariage de Chambonnières, avec Marguerite Ferret. Il remplit progressivement son rôle de claveciniste du roi. Les comptes de la cour mentionnent en 1637 le nom de son père, le sien, et deux salaires ; puis, de 1640 à 1643, les deux noms, mais avec un seul salaire. À partir de 1644, deux ans après la mort de Jacques Champion, Chambonnières est seul répertorié comme “joueur d’épinette”.

    À l’âge de 35 ans, la réputation de virtuose et de compositeur de Chambonnières était déjà bien établie. À la suite du commentaire sur Thomas et Jacques Champion, Mersenne écrit :

    apres avoir oüy le Clavecin touché par le sieur de Chanbonniere, [...] je n’en peux exprimer mon sentiment, qu’en disant qu’il ne faut plus rien entendre apres, soit qu’on desire les plus beaux chants & les belles parties de l’harmonie meslées ensemble, ou la beauté des mouvemens, le beau toucher, & la legerté, & la vitesse de la main jointe à une oreille tres-delicate, de sorte qu’on peut dire que cet Instrument a rencontré son dernier Maistre.

    En outre, son activité à la cour ne fut pas seulement celle d’un instrumentiste. Il participa aussi à plusieurs ballets comme danseur. [...]

    Au milieu du siècle, la notoriété de l’artiste était à son sommet en France et en Europe. Beaucoup de ses pièces de clavecin circulaient déjà à l’état de copies. Constantijn Huygens (1596-1687), à la fois poète, musicien, diplomate et scientifique, et son fils Christiaan (1629-1695), physicien, mathématicien et astronome, tous deux natifs de Hollande, aidèrent beaucoup à leur renommée. Constantijn fournit des pièces de Chambonnières à Johann Jacob Froberger vers 1649, avant la venue de ce dernier en France.

    À cette période, le 24 juillet 1650 ou 1651, se place le célèbre épisode avec les frères Couperin relaté tardivement, et uniquement, par Titon du Tillet dans Le Parnasse françois de 1732 :

    Les trois freres Couperin étoient de Chaume, petite ville de Brie, assez proche de la Terre de Chambonniere. Ils jouoient du Violon, & les deux aînez réussissoient très-bien sur l’Orgue. Ces trois freres avec de leurs amis, aussi joueurs de Violon, firent partie un jour de la fête de M. de Chambonniere d’aller à son Château lui donner une Aubade : ils y arriverent, & se placerent à la porte de la Salle où Chambonniere étoit à table avec plusieurs Convives, gens d’esprit & ayant du goût pour la Musique. Le Maître de la maison fut surpris agréablement, de même que toute sa compagnie par la bonne Symphonie qui se fit entendre. Chambonniere pria les personnes qui l’executoient d’entrer dans la Salle, & leur demanda d’abord de qui étoit la composition des airs qu’ils avoient jouez : un d’entr’eux lui dit qu’elle étoit de Louis Couperin, qu’il lui présenta. Chambonniere fit aussi-tôt son compliment à Louis Couperin, & l’engagea avec tous ses camarades de se mettre à table ; il lui temoigna beaucoup d’amitié, & lui dit qu’un homme tel que lui n’étoit pas fait pour rester dans une province, & qu’il falloit absolument qu’il vînt avec lui à Paris ; Ce que Louis Couperin accepta avec plaisir. Chambonniere le produisit à Paris & à la Cour, où il fut goûté. [...]. On voulut même lui faire avoir la place de Musicien ordinaire de la chambre du Roi pour le Clavecin du vivant de Chambonniere qui en étoit pourvû ; mais il en remercia, disant qu’il ne deplaceroit pas son bienfaicteur.

    La renommée des concerts organisés par le claveciniste du roi a dû donner aux Couperin l’envie de se faire entendre de lui. D’ailleurs Chambonnières produisit Louis Couperin “à Paris et à la Cour” : il est probable que ce dernier joua pour l’ “Assemblé des honnestes curieux”. Le texte de Titon témoigne de la générosité et surtout de l’instinct très sûr de Chambonnières vis-à-vis de musiciens jeunes et inconnus. Il prouve aussi l’attitude noble et reconnaissante de Louis Couperin qui refusa de “déplacer” son protecteur. [...]

    Les tourments et les blessures d’amour-propre accablèrent bientôt Chambonnières. Le 14 février 1657, Etienne Richard, organiste de Saint-Jacques-de-la Boucherie, fut choisi à sa place pour enseigner le clavecin à Louis XIV. Des problèmes personnels s’ajoutèrent à cela. Le Parc civil du Châtelet de Paris prononçait le 13 juin 1657 une sentence de séparation de biens entre le musicien et sa femme, prudente et peut-être même inquiète de son bien prodigue époux. [...]

    D’où venait cette mauvaise fortune et quelle était cette disgrâce à la cour qui le privait de sa rente annuelle de mille écus ? Le violiste Jean Rousseau explique en 1688 que “M. de Chambonnières ne sçavoit pas accompagner, & que ce fut pour ce sujet qu’il fut obligé de se défaire de la charge qu’il avoit chez le Roy, & de s’en accomoder avec Monsieur d’Anglebert”. Cela est difficilement concevable de la part d’un grand compositeur de ce siècle. En revanche, la raison est peut-être qu’il ne voulait pas accompagner. Quelque années plus tard, Lecerf de La Vieville de Fresneuse dans sa Comparaison de la musique italienne et de la musique françoise (1704-1706) regrettait que “la Plûpart des jeunes gens” voulaient alors apprendre l’accompagnement : “Autrefois, les gens de qualité laissoient aux Musiciens de naissance et de profession le mêtier d’accompagner”. Chambonnières voulait faire “l’entendu” ; il considérait comme une élégance suprême de paraître un gentilhomme qui jouait du clavecin et qui composait pour son agrément. Ce désir de privilégier le personnage de “qualité” sur le musicien explique-t-il une sorte de rejet vis-à-vis de la basse continue ? Sans compter que, désormais, l’omniprésence de Jean-Baptiste Lully ne pouvait que ternir la popularité de Chambonnières. Celui-ci allait se confiner dans le rôle, certes primordial, d’accompagner les opéras, mais il n’allait plus jouir seul des applaudissemens des auditeurs. Plus tard, François Couperin allait aussi, par “amour-propre”, préférer “les Pièces à L’accompagnement” (L’Art de toucher le Clavecin, 1716/1717).

    D’autre part, en cette année 1662 qui vit Jean de La Fontaine être condamné pour usurpation de titres de noblesse, la disgrâce de Chambonnières ne s’explique-t-elle pas aussi par ses prétentions nobiliaires (“baron” ou “marquis” suivant les textes) avec lesquelles Louis XIV ne plaisantait guère ?

    Chambonnières vendit, le 23 octobre 1662, sa charge de “claveciniste de la Chambre” à Jean Henry d’Anglebert pour la somme de 2 000 livres dont 500 furent versées comptant. Son frère, avec lequel il partageait cette fonction depuis 1656, dut mourir peu de temps auparavant car son nom ne figure pas dans l’acte. Mais notre musicien bénéficiait encore de l’appui et de l’estime de certains nobles. […]

    La duchesse d’Anguien [Enghien] fut l’une de ses protectrices. Chambonnières lui dédia, en 1670, le Premier Livre de ses pièces de clavecin, lesquelles paraissaient enfin. En effet, ce ne fut que dans sa vieillesse, deux ans avant sa mort, qu’il se décida à donner au public : Les Pieces de Clavessin de Monsieur de Chambonnieres. Livre Premier et Livre Second (sans doute parus dans le même temps) somptueusement gravées. [...]

    Ces deux Livres de Chambonnières eurent un vif succès et se trouvaient toujours disponibles soixante ans après la mort du compositeur. La date exacte de celle-ci n’est pas connue ; le 4 mai 1672 on dressait son Inventaire après décès. Il disparut à l’âge de soixante-dix ou soixante et onze ans. [...]

    Quelques années après la mort de l'artiste, en 1680, parut la Lettre de Mr. Le Gallois à Mademoiselle Regnault de Solier touchant la Musique, texte essentiel pour la connaissance de l’art du clavecin français du Grand Siècle. Le Gallois distingue deux façon de toucher l’instrument qui sont celle de Chambonnières et celle de Louis Couperin. Voici ce qu’il dit de Chambonnières :

    La premiere est cette belle & agreable maniere dont feu Chambonnières se servoit. Tout le monde scait que cet illustre personnage a excellé par dessus les autres, tant à cause des pieces qu’il a composées, que parce qu’il a esté la source de la belle maniere du toucher, où il faisoit paroître un jeu brillant & un jeu coulant si bien conduit & et si bien ménagé l’un avec l’autre qu’il estoit impossible de mieux faire. On scait qu’outre la science & la netteté, il avoit une delicatesse de main que les autres n’avoient pas ; de sorte que s’il faisoit un accord, qu’un autre en même temps eût imité en faisant la même chose, on y trouvoit neanmoins une grande difference ; & la raison en est, comme j’ay dit, qu’il avoit une adresse & une maniere d’appliquer les doigts sur les touches qui estoit inconnüe aux autres. On scait aussi qu’il employoit toujoûrs dans ses pieces des chants naturels, tendres, & bien tournez, qu’on ne remarquoit point dans celle des autres ; & que toutes les fois qu’il joüoit une piece il y méloit de nouvelles beautés par des ports de voix, des passages, & des agrémens differens, avec des doubles cadences. Enfin il les diversifioit tellement par toutes ces beautez differentes qu’il y faisoit toûjours trouver de nouvelles graces. Et c’est ce qui a fait que chacun se l’est proposé à imiter comme un parfait modele.

    L’art musical de Chambonnières fut aristocratique au sens premier du terme, de celui qui se distingue par une action d’éclat. Qu’importe les railleries quant à ses prétentions nobiliaires, Chambonnières fut noble d’une autre façon : en jouant et en écrivant une musique au langage châtié. Il fit la synthèse des œuvres de ses aînés et allait surtout jeter les bases d’une manière de concevoir le clavecin qui allait devenir si chère à toute l’école française du Grand Siècle et des Lumières.

    Peut-être, à la façon de la persistance rétinienne, existe-il chez les meilleurs compositeurs des génération suivantes, parfois à leur insu, une persistance de cette noblesse instrumentale que Chambonnières aima éperdument.


Notes sur l’enregistrement


[…]     Le présent enregistrement regroupe pour la première fois sur disque l’intégrale des œuvres éditées de Chambonnières et une grande partie des œuvres manuscrites. Le premier disque est consacré au Livre Premier de 1670 puis à une sélection de pièces du Manuscrit Bauyn dont j’ai respecté l’ordre croissant des tonalités (do majeur, ré mineur, mi mineur et fa majeur). Le second disque s’ouvre sur la suite de la sélection Bauyn (sol majeur, la mineur et si bémol majeur) puis se poursuit avec le Livre Second de 1670, pour se terminer par l’admirable Tombeau de Mr. De Chambonnières de Jean Henry d’Anglebert, publié à Paris en 1689 dans ses Pieces de Clavecin.

    J’ai choisi d’ouvrir le premier disque par les deux quatrains en français du Livre Premier que récite le comédien Jean-Denis Monory.

    L’une des préoccupations des interprètes est d’essayer de trouver la meilleure source possible pour la musique qu’ils doivent jouer. Les pièces de Chambonnières existent dans de très nombreux manuscrits européens du XVIIe siècle, et souvent dans des versions totalement différentes. Que choisir et qui croire ? Pour les pièces de 1670, je m’en suis tenu à la version gravée sous le contrôle de leur auteur. Ce texte très élaboré, très “fini” et d’une absolue perfection ornementale, m’a tout à fait convaincu. J’ai ainsi évité de jouer d’éventuelles versions “infidelles” et “avec beaucoup de deffauts”, tout en essayant de diversifier le discours par des “beautez differentes” et de “nouvelles graces”. Pour les pièces manuscrites, je m’en suis tenu à la version Bauyn (datant d’une vingtaine d’années après la mort du compositeur) même si j’ai, bien sûr, consulté d’autres sources.

    Fort de l’indication de Le Gallois, dans son texte mentionné plus haut, j’ai interprété certaines pièces avec Claire Antonini au théorbe et au luth. Le Gallois explique que Jacques Hardel fut “le plus parfait imitateur” de Chambonnières après sa mort, et que Louis XIV aimait entendre Hardel lui-même jouer chaque semaine “en concert avec le Lut de feu Porion” (Louis Porion, connu alors comme “Maître, joueur de Luth”).

    J’ai placé un Prélude non mesuré anonyme en début de certains groupes de danses. Chambonnières est l’un des rares clavecinistes français dont on ne connaisse pas de Préludes. Un manuscrit conservé à la Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Bruxelles (MS 27220), qui comporte nombre de pièces de Chambonnières, renferme neuf Préludes dont certains pourraient lui être attribués. J’en ai choisi quatre qui sont à l’évidence d’un grand compositeur. D’autre part, un exemplaire du volume de 1670, conservé à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, possède un Prélude manuscrit en do majeur placé sur une page blanche des pièces en do majeur du Livre Premier. Je l’ai joué avant l’Allemande la Dunquerque (je remercie Denis Herlin de me l’avoir procuré). Dans les pièces en ré majeur du Livre Second, entièrement enregistrées avec le luth, Claire Antonini a placé au début un Prélude de Emond (sans doute Claude Edmond). J’ai joué au début de ce même Livre un Prélude en do majeur de d’Anglebert qui figure dans le Manuscrit Res. 89ter de la Bibliothèque nationale de France.

    Aux reprises de plusieurs pièces, j’ai placé les magnifiques Doubles composés exprès par Jean Henry d’Anglebert (Manuscrit Res. 89ter de la Bibliothèque nationale de France). Aux reprises de l’Allemande le Moutier, j’ai joué celui attribué à Louis Couperin (qui se trouve dans Bauyn). Il existe de nombreux doubles faits à l’époque pour les pièces de Chambonnières. J’ai préféré m’en tenir à la présence auprès de leur maître de ses deux disciples les plus prestigieux.

    La présence très importante des Courantes m’a incité à les enchaîner quand elles sont groupées par deux ou par trois (en animant éventuellement le mouvement de la dernière) pour éviter une respiration systématique entre chacune d’elles, et essayer de recréer ainsi cette “suite de Courantes” évoquée par Saint-Évremond.

    La pièce intitulée les Barricades dans le Livre Premier est indiquée Courante dans le Manuscrit Bauyn. Il s’agit pourtant à l’évidence d’une gigue et je l’ai interprétée comme telle. La pièce intitulée Le Printemps dans le Manuscrit de Londres ne figure pas dans Bauyn, j’ai suivi la version de la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris (Manuscrits 2 348 et 2 353). Je l’ai interprétée comme l’indique Saint-Évremond : en Courante, puis en Sarabande, puis en Chaconne (ou en Paschalia, comme l’indique le Manuscrit de Sainte-Geneviève). Elle est ainsi proche d’une œuvre de Louis Couperin : Pièces de trois sortes de mouvemens.

    La magnifique Chaconne en fa majeur qui termine le premier disque, attribuée sans raison par Alan Curtis à Louis Couperin dans son édition (Louis Couperin, Pièces de clavecin, Paris, Heugel, 1970) mérite quelques explications. Il n’existe que deux sources pour cette pièce : la première, dans le Manuscrit Bauyn, l’attribue sans conteste à Chambonnières, et la seconde, dans le Manuscrit Parville (University of California, Berkeley, Music Library MS 778), ne lui donne pas de nom d’auteur. Il est dès lors difficile de l’attribuer à Louis Couperin au principe qu’elle “ressemble” aux Chaconnes de ce dernier. Pourtant, le refrain de la Chaconne de Chambonnières est entendu trois fois au début et forme un grand refrain de 12 mesures, ce qui n’arrive jamais chez Couperin. D’autre part, le schéma harmonique III, IV, V, I de l’œuvre de Chambonnières, très fréquent chez Couperin (et utilisé par Curtis pour son argumentation), existe dans une autre Chaconne de Chambonnières (plage 3 du second disque). De plus, les mesures 3 et 4 de la Chaconne de Chambonnières se retrouvent exactement aux mesures 3 et 4 de l’Allemande en fa majeur du Livre Second. Ne peut-on pas simplement suggérer que cette Chaconne fut écrite avant celles de Couperin et qu’elle leur servit de modèle, ou, au contraire qu’elle fut écrite après la mort de Louis Couperin en 1661, comme un hommage de Chambonnières à son jeune collègue, à qui il avait témoigné “beaucoup d’amitié” ?

    Pour ces deux disques, j’ai eu la chance d’enregistrer un splendide instrument qui est aujourd’hui dans la collection de M. Yannick Guillou (château de Bény-sur-Mer, Calvados, France) : le clavecin aux initiales D F, très probablement de la fin du XVIIe siècle français. Il comporte les trois registres traditionnels : au clavier supérieur un jeu de 8’, au clavier inférieur un jeu de 8’ et un jeu de 4’ (avec une possibilité d’accouplement des claviers). Son étendue est de 51 notes par clavier (si/sol 0 à do 5), soit 4 octaves et une quarte avec octave courte à la française, plus une feinte brisée sur mi bémol. La somptueuse décoration de la caisse comporte un bestiaire d’une extraordinaire diversité. Une description complète de cet instrument a été effectuée par Alain et Marie-Christine Anselm : “La collection Yannick Guillou”, dans Musique. Images. Instruments (Paris, Klincksieck, 1996). Patrick Yègre l’a accordé suivant le tempérament de Joseph Sauveur (1653-1716) décrit dans son ouvrage Principes d’acoustique et de musique (Paris, 1701).

Olivier Baumont
Extraits du texte du livret
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