Sylvano Bussotti (né en 1931)
Il catalogo é questo
I. Opus Cygne
II. Ragramma : Ragramma - L’Enfant prodige - Paganini - Calando Symphony
III. Trittico : Intermezzo - Timpani - Fiorentinata
IV. Poemi : H3 - Poemetto - A Fiesole un poema giovanile - Tragico
Enregistré en présence du compositeur
Olivier Lallouette, baryton
Philippe Kahn, basse
Sylvano Bussotti, récitant
Philippe Koch, violon
Ilan Schneider, alto
Markus Brönnimann, flûte
Simon Stierle, timbales
Ensemble vocal Aquarius
Orchestre Philharmonique du Luxembourg
Direction Arturo Tamayo

é en 1931 à Florence, Sylvano Bussotti s'est toujours situé à la croisée de plusieurs arts : la poésie, la peinture, le théâtre et la musique. Il étudia la composition avec, entre autres, Luigi Dallapiccola, puis Pierre Boulez à Darmstadt. Ce furent d'ailleurs Pierre Boulez et Cathy Berberian qui introduisirent ses œuvres en France.
Evoquant par son titre le
Don Giovanni de Mozart (Air "du catalogue" de Leporello), cette œuvre ambitieuse fut composée entre 1981 et 1988. Son langage est très libre, même si dans son style, résolument moderne et original, affleurent des couleurs et des thèmes post-romantiques, sans doute inspirés par les compositeurs préférés de Bussotti : Gustav Mahler, Giacomo Puccini et Alban Berg.
Une œuvre passionnante à découvrir d'urgence dans la parfaite interprétation d'Arturo Tamayo et de l'Orchestre Philharmonique du Luxembourg, dont les superbes enregistrements pour Timpani de Xenakis et d'Ohana démontrent la parfaite affinité avec le répertoire du 20e siècle.
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Détail des pistes :
BUSSOTTI Sylvano
Il catalogo é questo
1 - 1 I. Opus Cygne
1 - 2 II. Ragramma : Ragramma
1 - 3 II. Ragramma : L'Enfant prodige
1 - 4 II. Ragramma : Paganini
1 - 5 II. Ragramma : Calando Symphony
1 - 6 III. Trittico : Intermezzo
1 - 7 III. Trittico : Timpani
1 - 8 III. Trittico : Fiorentinata
2 - 1 IV. Poemi : H3
2 - 2 IV. Poemi : Poemetto
2 - 3 IV. Poemi : A Fiesole un poema giovanile
2 - 4 IV. Poemi : Tragico
Lettre à Sylvano Bussotti
Cher Sylvano,
J’ai finalement écouté dans son intégralité ton cycle symphonique monumental
Il Catalogo è Questo. Je te prie de m’excuser si j’utilise un adjectif aussi facile et aussi galvaudé, « monumental », tant de fois employé pour décrire ta musique. Pourtant, l’œuvre pour piano,
Pour clavier est bien monumentale, tout comme
Lorenzaccio, mélodrame en cinq actes tiré de la pièce d’Alfred de Musset.
Par ailleurs, la quantité même de tes compositions n’est-elle pas monumentale ? Combien de fois t’ai-je entendu dire en plaisantant, y compris en public, que tu avais « trop » écrit ? Tout comme cette longue composition orchestrale (je te cite encore) éclaire un concept de classification dans une perspective de collectionneur et de bibliophile, et me pousse à classer par tomes successifs, pour en organiser ensuite la matière, un projet grandiose, dispendieux et définitif.
Que de souvenirs, Sylvano, et que de nostalgie !
« Che speranze, che cori, o Silvia mia ! »
1
Il fut créé en 1979 à Donaueschingen sous le titre d’
Opus Cygne (si on le prononce d’un seul trait on pense à une œuvre russe, de Tchaïkovski, est-ce un hasard ?) ; deux ans auparavant, alors que tu étais directeur artistique du théâtre de la Fenice de Venise (moi je n’étais qu’un enfant accompagné par son grand-père, venu applaudir tes créations, où Rocco dansait magistralement), tu fus frappé par une mélodie simple et gracieuse, le
Ballet d’Isoline d’André Messager (sur laquelle les danseurs évoluaient pour s’échauffer) que tu orchestras de façon absolument personnelle (inutile ici de rentrer dans les détails) car
Opus Cygne allait devenir un ballet.
Le titre était de l’écrivain Pierre Combescot, mais la trame du ballet ne te plaisait pas, « absolument pas » — si tu ne t’en souviens pas, je me permets de te rappeler que tu en parlas précisément en ces termes lors de la conférence de presse à l’université de Venise. Et c’est ainsi qu’
Opus Cygne fut relégué au rang de sous-titre.
Il Catalogo è Questo était né. Il fut joué dans une première version, partielle, de forme tripartite (comme une symphonie baroque) le 29 septembre 1980 dans l’église de Santo Stefano de Venise, dont tu déploras la mauvaise acoustique. À dire vrai,
Il Catalogo aurait dû être donné le jour précédent, mais je me souviens que l’orchestre, adoptant une posture typiquement italienne, fit grève, et que le spectacle fut renvoyé au lendemain.
Quoi qu’il en soit
Il Catalogo è Questo avait déjà son titre définitif et le petit motif de la valse, précédé des volutes de la flûte de Roberto Fabbriciani, d’un sévère choral de cuivres et d’une cadence d’altos (qui devint ensuite
Nudo Disteso pour Augusto Vismara) commençait à danser sous les voûtes trop retentissantes de l’église.
Imperturbable, j’étais assis au premier rang à côté de mon cher grandpère — tu te rappelles bien de lui, Sylvano, car par la suite une sincère sympathie naquît entre vous, et vous continuâtes à vous voir jusqu’au troisième jour avant sa disparition… Après ce concert — et pardonne-moi si je viens te rappeler une anecdote digne des journaux à scandale : « Rara » en personne, probablement de mauvaise humeur — à l’époque vos rapports n’excédaient guère la cordialité de mise — t’apostropha d’un ton aigre-doux, sans se laisser intimider le moins du monde par l’inquiétant frac de peau noire que tu portais : « …mais enfin Sylvano, tu es en train de faire le concert de toi-même ! » Tu répondis en musicien.
Tu extrapolas les cadences de la flûte et
Accademia naquît, pour flûte et piano, pour mon plus grand bonheur, aussi, car c’est en accompagnant la flûte de Roberto Fabbriciani et la danse de Rocco lors de l’Estate
Fiesolana de l’année suivante que je fus intégré à la compagnie Bussottioperaballet.
Mais évidemment (je serais tenté de dire « de manière proustienne »), la valse de Messager qui ouvrait
Opus Cygne voletait autour de toi comme une chauve-souris (opérette qui comprend également une célèbre valse). Un matin de l’automne 1983, à Lugano, tu déposas sur mon pupitre une partition pour piano à jouer pour le soir même.
Elle s’intitulait
Versione dal Francese et — oh surprise ! — c’était exactement la même que la transcription pour piano de la valse telle que tu l’avais conçue dans le
Catalogo, hérissée des mêmes acciacatures, ornée des mêmes appoggiatures, et par instants à moitié cachée par les mêmes séries de douze sons. Ferruccio Busoni aurait pu dire que tu l’avais « désorchestré ». Mais l’original de Messager était maintenant bien loin, il avait connu une évolution toute darwinienne, devenant beaucoup plus complexe, adaptable aux siècles à venir.
Des réminiscences encore, et une grande nostalgie. Une exécution magnifique de l’orchestre de RTL en 1985, sous la baguette d’un ami très cher, Massimo De Bernart : génie et intempérance ; nous l’avons tous deux perdu à jamais, Sylvano… Permets-moi encore d’évoquer cette soirée — j’en appelle à ton indulgence pour ce regrettable penchant narcissique — car dans la première partie de ce long programme, j’interprétai le monumental
Pour clavier qui me valut une critique enthousiaste dans
Le Monde et fut mon premier succès international.
Je ne puis parler de toutes les autres fois, malgré mon désir. Mais comment ne pas évoquer la série de morceaux dédiés à Paganini (
Paganini e Capricci e Catigno) et le dernier concert que donna l’orchestre de la RAI de Milan avant de se dissoudre définitivement. Car pour la politique italienne (l’ensemble de la politique, Sylvano, l’ensemble, soyons lucides!) la véritable musique — celle dont Pollini, dans une de ses rares (l’adjectif est de ton goût) apparitions à la télévision a dit qu’elle « fait du bien » — ne compte pour rien.
Je disais donc, et d’ailleurs personne ne semble s’en rappeler, que les dernières notes jouées par l’orchestre de la RAI de Milan furent justement les notes imaginatives du
Catalogo è Questo. Imaginatives. Oui, j’ai bien dit imaginatives.
Car en écoutant ces œuvres j’ai profondément ressenti ce que tu as dis du plongeon en mer : « l’intensité de la vague sonore », semblable à « l’explosion aveuglante de la lumière » quand « dans les lames déchaînées d’une mer d’août (…) la sensation d’être submergé, de suffoquer, de se noyer vous enivrait », à propos du mouvement intitulé
Derrière la lumière de cette vaste « pulsion symphonique ».
Dans un état quasi onirique, les partitions placées à côté de moi, j’ai écouté et réécouté les morceaux suivants du
Catalogo, non pas en direct hélas, mais un enregistrement fidèle. « Il est inutile d’expliquer », c’est toi qui le dis, la genèse privée de ces titres et sous-titres, même si pour ceux qui connaissent bien ta musique, les surprises, ici et là, n’ont pas manqué : le poète Sandro Penna…: « D’improvviso / balzano — giovani isolotti — i sensi » (Soudain/jaillissent, tels de jeunes îlots, les sens »).
Par intermittence, du foisonnement de l’orchestre jaillissait une éclaircie, des situations que tu avais déjà dépeintes pour tes mélodrames ; « j’étais encore si petit », et c’était vrai : cette valse ingénue fut conçue dans les années quarante pour le spectacle
Arlechinbatocieria, où la plénitude émouvante de plages de cordes et de cuivres qui convoquaient Mahler ou Berg, s’émaillait, par éclats, de la valse de Messager, réorchestrée comme quand tu l’inséras (thème du porteur d’eau) chantée par une voix blanche dans l’opéra
L’Ispirazione pour le Maggio Musicale Fiorentino. Je le sais car j’étais moi aussi de la partie, sur scène, m’asseyant alternativement au clavecin et au piano de concert, continuellement gêné par un énorme chapeau qui m’empêchait de voir le chef d’orchestre.
Impossible, cher Sylvano, d’écouter ta musique sans avoir de visions, c’est pourquoi l’élément chorégraphique s’y impose presque toujours en parallèle. Même à la fin j’ai eu un frisson en réécoutant, ou mieux en revoyant, tandis que peu à peu les voix humaines remplaçaient celles de l’orchestre, les échos, que j’aimerais dire portés par le vent de la nuit (telle était mon image) des furies de ton Tieste.
Une musique complexe, riche d’envoûtements, un langage musical original, loin des récupérations (Luigi Dallapiccola avait ce terme en horreur) historiques mais aussi des modes les plus récentes et éphémères. Je te laisse la parole : « nous sommes absolument convaincus de l’incompatibilité totale entre langages morts du passé et syntaxe vivante ».
J’ai voulu écrire tout cela, pour toi mais aussi pour ceux qui écoutent ces disques.
Dépense inutile ? Webern soutenait qu’aucune explication ne pourrait jamais remplacer l’expérience vive de l’écoute.
Mais en tant qu’instrumentiste qui depuis trente ans se consacre à tes partitions, laisse-moi dire que leur interprétation n’est pas seulement une question de technique instrumentale — même si, souvent, la tâche est ardue — mais une opération éminemment spirituelle, dont la fulgurance réside dans la ténacité d’une écriture chargée de tout le sens d’une existence.
Mauro Castellano
Traduction : Muriel Morelli
© Timpani 2009 – Reproduction interdite
1. Quels espoirs et quels cœurs, ma Silvia ! — Citation d’un vers d’un poème (A Silvia) du recueil I Canti de Giacomo Leopardi.
© Abeille Musique AMCD 2009 - Reproduction interdite