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Thierry Lancino (né en 1954)
Premier enregistrement discographique
Requiem (2009)
Commande de la Fondation Koussevitzky, du Ministère de la Culture et de Radio France
Livret de Pascal Quignard (né en 1948)
Création mondiale le 8 janvier 2010, Salle Pleyel
Heidi Grant Murphy, soprano
Nora Gubisch, mezzo-soprano
Stuart Skelton, ténor
Nicolas Courjal, basse
Chœur de Radio France
Orchestre Philharmonique de Radio France
Direction Eliahu Inbal
Le vaste Requiem de Thierry Lancino (né en 1954), que le compositeur décrit à la fois comme une "fresque épique" et une "cérémonie sacrée", est une contemplation éloquente de l'humanité, entre paganisme et christianisme, explorant les thèmes de la mort et du temps. Eliahu Inbal dirige l'Orchestre Philharmonique de Radio France sur cet enregistrement capté par France Musique lors de la création de l'oeuvre à Paris. La distribution vocale offre un superbe plateau de stars, à commencer par les deux français Nicolas Courjal et Nora Gubsich, ainsi que Heidi Grant Murphy et Stuart Skelton. Un véritable évènement !
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Thierry Lancino
Requiem
Thierry Lancino a reçu de Radio France, des Fondations
Koussevitzky pour la Musique et du Ministère Français de
la Culture la commande dʼun vaste ouvrage pour solistes,
choeur et orchestre “destiné à renouveler la tradition des
Requiem”. Tout en restant fidèle à la forme habituelle,
lʼoeuvre puissante et audacieuse livrée par le compositeur
nʼa rien de conventionnel : le compositeur y aborde le
Requiem avec une perspective dramatique radicalement
nouvelle, le repensant comme un oratorio sacré, ou, pour
reprendre ses propres termes, comme “une fresque
épique.” Provocante et singulière, lʼœuvre fait éclater le
thème du temps et de la mort en lui conférant une
dimension inédite.
Ayant médité sur les divers moments où, durant sa
vie, il a croisé la mort, le compositeur identifie le lien
métaphysique particulier quʼil entretient avec la mort et le
temps. Son désir naissant dʼécrire un Requiem sʼen
trouve alors renforcé. Son inspiration lui vient en se
penchant sur les sources latines de la Messe des morts,
ce qui lui permet de prendre conscience dʼune présence
païenne au sein du texte liturgique : “
Dies irae … teste
David cum Sibylla” (“Jour de colère… comme lʼont prédit
David et la Sibylle”.)
Ainsi, Lancino est rapidement persuadé que son
Requiem doit inclure un dialogue entre la Sibylle païenne
— mot latin issu du grec
sibylla, la prophétesse — et le
David biblique
; cette Sibylle, plus précisément la Sibylle
de Cumes, doit venir faire contrepoids au rite liturgique.
Le compositeur demande alors à Pascal Quignard dʼen
écrire le livret.
Dans les
Métamorphoses dʼOvide, Apollon accorde à
la Sibylle de Cumes la vie éternelle – ou autant dʼannées
quʼil y a de grains dans une poignée de sable - en
échange de sa virginité. Pour la punir de sʼêtre finalement
refusée à lui, le dieu lʼabandonne à son vieillissement,
puisquʼelle a omis de demander la jeunesse éternelle.
Elle voit son corps dépérir et son vieillissement la diminue
tant et si bien quʼil ne lui reste finalement plus que sa voix.
Bien plus tard dans lʼhistoire de la littérature, lʼépigraphe du poème de T. S. Eliot
The Waste Land jette un regard
en arrière, citant un passage du
Satyricon de Pétrone :
“Car de mes propres yeux, jʼai vu la Sibylle suspendue
dans sa jarre, et quand les enfants lui demandaient
ʻSibylle, que désires-tu ?ʼ, elle répondait ʻJe veux mourir.ʼ”
Ce
Requiem propose une exploration de la mort et du
temps. David est sur le point de mourir
; la Sibylle, dont
les dieux ne sont plus depuis longtemps, ne peut
atteindre la mort. Alors que David implore la vie éternelle,
la Sibylle réclame le néant. Ce paradoxe explosif repose
dans ce verset de la messe des morts depuis sept siècles
sans jamais avoir été relevé. Il devient à la fois le point de
départ et le moteur dramatique du
Requiem. Ces
positions antagonistes sont traitées sur le plan du texte,
sur le plan philosophique et naturellement sur le plan
musical – il sʼagit dʼune quête spirituelle.
Au sein de lʼouvrage se produisent des myriades de
juxtapositions qui incitent lʼauditeur à la réflexion et à la
remise en cause
; si elles sont également importantes aux
niveaux dramatique et musical, elles sont très
discernables au niveau du texte. Dʼune manière générale,
les versets liturgiques latins sont maintenus dans leur
ordre traditionnel, mais ils sont entremêlés et tissés avec
dʼautres textes en français, latin et grec, qui expriment
souvent des points de vue en opposition. David chante ici
en latin, car ce David-ci est la figure emblématique
chrétienne
; la Sibylle prophétise en grec. Le français
moderne établit le lien entre ces langues classiques et
notre période actuelle.
Avec des interventions chorales qui fonctionnent
telles un choeur grec antique, les quatre solistes sont les
principaux acteurs de lʼoratorio. David est chanté par le
ténor et la Sibylle par la mezzo-soprano. La soprano est
la figure humaine, le mortel qui souffre,
Si le paysage musical est ample et dʼune portée
considérable, la palette de lʼouvrage, qui balaye un vaste
champ esthétique, demeure pleinement en accord avec
elle-même et reste éloignée de toute approche dogmatique ou académique. Dans le
Prologue, procession
ponctuée de treize coups de percussion — grosses
caisses, cloches tubulaires, gong et bol tibétain — la
Sibylle est invoquée sur le plan du sacré, et sa présence
est entourée des parfums dʼune Méditerranée antique,
avec des sonorités de balafon, dʼaquaphone et de piano
préparé. Dans le
Kyrie, ses cris angoissés (“Je veux
mourir !”, en grec) rivalisent avec le texte liturgique du
chœur, qui semble enfler de façon exponentielle en un cri
infini. Après une interruption abrupte, des sonorités plus
consonantes apparaissent et, telle une résonance
grandissante, elles mènent au
Graduel.
David semble en proie à une lutte intérieure : le
guerrier plein dʼassurance du
Psaume XVIII, enveloppé
de la sonorité des bois, laisse place à un homme
angoissé qui implore son Dieu, tandis quʼil est
inexorablement entrainé vers le
Dies irae. Et la violence
du Jugement dernier cède à lʼinterjection de la Sibylle, qui
à nouveau appelle sa propre fin. Elle est à son tour
interrompue par David le guerrier (basse), qui reprend
une fois de plus la liturgie, annonçant un immense effroi.
Chargé maintenant de tout le poids du chœur, le texte se
centre à nouveau sur le Jugement dernier (
Mors
Stupebit), le choc et la stupeur.
A la suite du
Rex tremendae, la soprano soliste
apparaît pour la première fois, dépouillée soudain de tout
accompagnement, dʼabord seule, puis rejointe par le pupitre
des violoncelles (
Ingemisco). Nous sommes ramenés ainsi
sur le plan intime et humain, tandis que la figure humaine
prie doucement pour son salut. Suivant toujours une logique
de juxtaposition et dʼopposition, le
Confutatis vient briser ces
sonorités de salut par ses percussions perçantes. Cʼest
alors David (le ténor) qui émerge de lʼensemble avec un
plaintif “
Voca me cum benedictis” et parvient,
momentanément, à apaiser la Sibylle.
Le
Lacrimosa est un moment dʼintimité musicale et
les solistes chantent en quatuor dans une harmonie
profonde. Les appels à la mort de la Sibylle se cristallisent
harmonieusement avec le “
Dona eis requiem.” Le quatuor
du
Lacrimosa est doucement soutenu par le chœur, ce
qui apporte un moment de réconfort et de répit qui se
prolonge dans lʼ
Offertorium.
La Sibylle retrace maintenant (en français) sa
pitoyable errance dans les enfers (
Chant de la Sibylle).
Elle implore vainement ses dieux, depuis longtemps
morts, de lui permettre de connaître le sort quʼeux-mêmes
ont connu. Au nom de Déméter, elle demande en grec
que lʼon sacrifie des taureaux pour sa propre mort. Son
appel païen au sacrifice se juxtapose à lʼ
Offertorium, qui
est un rappel du sacrifice interrompu dʼIsaac par
Abraham, dont la foi aveugle a entraîné le renouvellement
de la promesse de Dieu de lui donner une innombrable
descendance. Les textes du chœur en grec et latin
semblent lui apporter leur soutien jusquʼà la fin, mais ils
aboutissent à une impasse paradoxale, le chœur implore
Dieu (en latin) de les “faire passer de la mort à la vie”,
alors que la Sibylle demande (en grec) que “la fin de la vie
lui soit concédée dans la mort”.
Un interlude orchestral céleste et fantastique scinde
le
Sanctus en deux, puis sʼélève dans une accélération
vers le
Chant de David ; David sent que sa fin est toute
proche et se remémore le verset de la Bible (dans une
variante de Quignard) : “Aucun de ceux qui vivent et
croient en moi ne mourra pour toujours.” Lʼ
Agnus Dei, tel
une lente spirale descendante, débute
a cappella puis
rassemble quelques instruments. Il progresse en
contrepoint pour enchaîner directement sur le
Dona eis
requiem conclusif. Là intervient lʼunique duo, plein
dʼardeur, de David et de la Sibylle. Une lumineuse ligne
de soprano reprend le flambeau tandis que les deux voix
se dissolvent dans le chœur, sʼachevant par une quinte
ouverte ambiguë.
Le
Requiem de Lancino ne choisit pas, mais plutôt,
comme le dit Quignard, “laisse les deux désirs, les deux
douleurs, face à face”, ne donnant pas de réponse. Il
laisse lʼauditeur face à lui-même et dans lʼintrospection. Il
cherche, pour citer le compositeur, “à atteindre en chacun
de nous ces contrées intérieures lointaines où les âmes
prennent refuge, et à toucher au mystère de la mort.”
Ben Finane
Traduction : David Ylla-Somers
© Naxos 2011 – Reproduction interdite
© Abeille Musique AMCD 2011 - Reproduction interdite