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  • Lundi 25 janvier 2010

Disparition d’Earl Wild

Le célèbre pianiste américain était âgé de 94 ans.

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arl Wild est décédé le23 janvier à Palm Spring. Le célèbre pianiste américain était âgé de 94 ans. Né à Pittsburgh le 26 novembre 1915, il était célébré pour la qualité de son jeu et pour ses nombreuses transcriptions pour piano de musique classique et même de jazz.

Enfant précoce, Earl Wild fut l’élève de Selmar Janson, Egon Petri, Paul Doguereau et Helene Barere, épouse du grand pianiste russe Simon Barere. Il s’est révélé au public en 1942 en interprétant, sur l’invitation d’Arturo Toscanini, la Rhapsody In Blue de Gershwin.

Après la Seconde Guerre mondiale où il fut musicien dans la marine, Wild rejoint l’American Broadcasting Company comme pianiste, chef d’orchestre et compositeur, poste qu’il conserve jusqu’en 1968. Sa carrière internationale de virtuose se poursuit depuis dès lors.

En 2005, au Carnegie Hall de New York, Earl Wild a donné un concert pour son 90e anniversaire. Outre son travail sur Gershwin, Wild est connu notamment pour avoir transcrit pour piano seul plusieurs mélodies de Rachmaninov, et pour avoir enregistré des versions réputées du Troisième concerto pour piano et de la Rhapsodie sur un thème de Paganini du même compositeur russe.

Mais Earl Wild ne limitait guère sa virtuosité au répertoire romantique, son vaste CV incluant aussi des pièces baroques, de Mozart ou même contemporaines. Liszt comptait parmi ses compositeurs fétiches. En 1986, le gouvernement hongrois le décora d’ailleurs de la Médaille Liszt en remerciement pour son apport à la reconnaissance et la diffusion de la musique du compositeur.

Ces dernières années, Earl Wild rédigeait ses mémoires qui seront publiées cette année outre-Atlantique chez Carnegie Mellon Press.

Retrouvez ci-dessous un extrait du dossier que nous avions publié en 2004 :


Earl Wild, the American Virtuoso
Portrait d'un vieux passage !
Par Hannah Krooz

Une âme de premier

Earl Wild fut souvent premier. Premier pianiste à donner un récital télévisé (à la NBC, c'était en 1939). Premier pianiste à avoir donné un récital sur Internet (le 7 mars de l'année passée). Premier soliste américain à avoir le privilège d'être dirigé par Toscanini. Premier plus jeune à jamais avoir été engagé par la NBC. Premier virtuose, depuis Rachmaninov, à avoir enregistré son propre concerto pour piano. Seul pianiste à avoir joué à la Maison Blanche pour pas moins de six Présidents des États-Unis successifs (en commençant par Herbert Hoover et pour, entre autres, Roosevelt, Truman et JFK). Pendant la guerre Earl Wild était en tant que soldat stationné à Washington… comme flûtiste. On lui demanda de suivre Eleanor Roosevelt dans ses tournées, et de jouer l'Hymne National américain pour
précéder les discours de la First Lady. First pianist de la First Lady. Encore premier. Quoi d'autre ? Ah oui : combien connaissez-vous de pianistes embrassant un répertoire semblable à celui de Mr Wild, un répertoire qui couvre de Buxtehude, Bach, Mozart à Walter Piston, Aaron Copland ou Martin David Levy ? Il faut aussi mentionner, ce que tout le monde ou presque sait déjà : l'association légendaire de Wild avec Gershwin (sa Rapsodie in Blue, en 1945, avec Paul Whiteman, dans la version avec chœur (IVO70702), rééditée par Ivory Classics ! ) et Rachmaninov (ses concertos avec Horenstein, chez Chandos (CHAN7114) sont les meilleurs - dommage, ce disque n'est pas chez Abeille Musique...). Earl Wild est aussi un compositeur ambitieux : oratorios, sonates pour piano, concerto, ballets et beaucoup de
musiques de films. Et l'un des derniers pianistes totalement investis dans l'Art de la transcription, digne héritier des grands romantiques. " Il est très important pour un pianiste de jouer de la musique d'orchestre, ce qui incite à rechercher de nouvelles couleurs. On comprend mieux les œuvres pour piano des compositeurs qui envisagent l'instrument avec une pensée orchestrale. Et puis, après des heures de travail, quel bonheur de se plonger dans une belle transcription ! " Ce n'est pas fini. Earl Wild constitue à lui seul un pilier de l'histoire du disque. Il a enregistré plus de 300 (trois cents !) albums : vinyls, compacts. Et il fut aussi un accompagnateur et un chambriste très actif : ses collaborations incluent, pardonnez du peu, Maria Callas, Lily Pons, Jenie Tourel, Lauritz Melchior, Misha Elman, Leonard Rose… Earl Wild sait chanter et
faire chanter. " Faire de la musique vous aide à rester vivant ". Il l'est, bel et bien.

Portrait d'un talent mal connu

Earl Wild est donc américain. Pas seulement américain. Il est un Américain de Pittsburgh et figure aux États-Unis une sorte d'institution nationale à lui seul : il y est vu comme l'une des plus belles figures musicales que l'Amérique ait jamais produites, un American-born virtuoso, le seul grand de sa génération. En dépit de tous ses lauriers et d'un talent si singulier, Earl Wild, qu'on a pu entendre en France pour la dernière fois en 1987 à Angoulême, est méconnu chez nous. Un malentendu ? Voire… Ici on sait traîner pendant 20 ans Cziffra dans la boue, et on en laisse d'autres aujourd'hui crever d'angoisse. Cela fait longtemps que la mode ici, est aux PGM, les pianistes génétiquement modifiés. Ici on aime les lolitas ou les minets sexy qui jouent à jouer à la Fischer, se shootent à l'humanitaire
ou se cultivent chez Bourdieu. Ils vivront vieux peut-être, mais ne joueront pas longtemps. Bien sûr, Earl Wild, ce n'est pas le même genre de piano. Les apparences pourtant peuvent être trompeuses : auréole de cheveux blancs, attitude débonnaire face à l'instrument… Mais quel moteur et quel capot ! L'une des techniques pianistiques les plus naturelles, les plus fluides qu'on ait jamais entendues, une musicalité naturelle, chantante. Un charisme saisissant. Et puis, Earl Wild est sympa, drôle. Il ne cesse de raconter des blagues et des anecdotes, avec la voix d'un homme vingt ans plus jeune. Et sa langue n'est pas dans sa poche : c'est un vrai bonheur de le rencontrer. Sur les concours de piano, par exemple, il se lâche : " C'est la pire chose qui soit arrivée aux pianistes depuis la dernière guerre. On les entraîne comme des athlètes pour
les Jeux Olympiques et bien peu n'y succombent pas. C'est dégoûtant. Ce qui est important dans les concours ce n'est pas ce qu'on y entend, mais les enjeux des magouilles à l'arrière-plan ! "

Les débuts

Très tôt, Earl Wild a témoigné de dons sensationnels. En particulier, dès l'âge de six ans, il se révèle un incroyable déchiffreur. " Quand vous pouvez lire beaucoup de musique très jeune, quand vous avez ce don, alors vous avez une chance folle. Ce que vous découvrez jeune, vous ne l'oublierez jamais. J'ai entendu Rachmaninov jouer lui-même ses œuvres, très tôt. Et j'ai aussi entendu à cette époque Gieseking, Hofmann. J'ai appris en même temps à savoir ce que je n'aimais pas… Wladimir De Pachman, par exemple… Vraiment atroce ! ". Wild étudie d'abord le piano à l'âge de 11 ans avec Selmar Janson, un allemand qui lui-même avait étudié avec Eugène d'Albert et Xaver Scharwenka, tous deux élèves de Franz Liszt. Puis, plus tard, Earl Wild se forme auprès de Egon Petri, élève de Busoni, Paul
Doguereau, élève de Paderewski, et Hélène Barere, la femme de l'incroyable Simon Barere. " Le peu de temps que j'ai passé avec Egon Petri a suffi à m'amener à refonder totalement ma technique. Petri m'a appris à jouer très près du clavier, à ne pas gaspiller l'énergie dans des gestes inutiles, à obtenir de la puissance sans durcir le toucher. "



"Si vous avez lu le livre de Brendel sur les Variations Diabelli, je peux vous le dire, vous n'aurez plus jamais envie de les jouer."

On retrouve Earl Wild à Pittsburgh, âgé de 17 ans, en compagnie de Otto Klemperer : il tient la partie de celesta dans l'orchestre. La dépression économique est là, les carrières bien difficiles à lancer. En 1937 Earl Wild se fait engager comme pianiste à tout faire à la NBC. " Auparavant, j'avais bossé dans la première station de radio, à Pittsburgh et, lorsque je suis arrivé à New York je me suis immédiatement passionné pour la télévision. C'était une époque de pionniers. On pouvait y croiser sans formalisme toutes les vedettes du moment. Sinatra débutait. Il y avait des hordes de filles à la sortie du music-hall où il se produisait… elles étaient payées pour rester là ! " Avoir étudié aux États-Unis et non en Europe a donné à Earl Wild cet American taste qu'on a su lui reprocher, voire mépriser, mais
qu'on n'a pas su saluer à sa juste valeur. " Si j'avais étudié en Europe, j'aurais été nourri aux trois " B " (Bach, Beethoven, Brahms. Aujourd'hui, on mettrait aussi un " S " pour Schubert ! Et je n'aurais pas acquis cette curiosité pour des répertoires très variés. Mais tant de pianistes qui jouent Schubert sont des emmerdeurs, franchement. Mise à part la Sonate en si bémol, ces pièces sont des monuments d'ennui, avec leurs trains de triolets, entre deux moments de grâce… Cela dure des heures. Bien des gens pensent que je ne connais pas cette musique. Ils ont tort. Je l'ai jouée, étudiée, je suis revenu dessus. C'est une musique, certes, dont on parle beaucoup, dont on aime à parler, et à écrire. Et alors ? À l'écoute qu'en reste-t-il ? Les gens parlent de Schubert et Beethoven mais n'en ont aucune idée. C'est d'ailleurs ce qui fait que la musique
est une chose tellement merveilleuse : vous ne pouvez pas l'expliquer avec des mots. Il faut se méfier des pianistes qui parlent bien : ils jouent mal. Si vous avez lu le livre de Brendel sur les Variations Diabelli, je peux vous le dire, vous n'aurez plus jamais envie de les jouer. "

Toscanini joue Gershwin avec Earl Wild !

Toscanini choisit Earl Wild en novembre 1942 pour interpréter Rapsodie in Blue sous sa direction : ni l'un ni l'autre n'avaient jamais joué l'œuvre. L'impact est immédiat, un sacré coup de pub ! Wild est le premier soliste américain à jouer sous la baguette du Maestrissimo. Pendant les années qui suivent, Earl Wild fait de cette pièce son cheval de bataille dans tous les États-Unis. L'étiquette de spécialiste de Gershwin lui colle longtemps à la peau. Les étiquettes, en musique, ne se décollent guère facilement. Mais Earl Wild, sa seule discographie et la variété de ses programmes en témoignent, n'est pas l'homme d'une seule musique. Il voue une dévotion totale à Liszt, il a tout Rachmaninov dans les doigts. Et Bach… " Les pianistes modernes en ont supprimé tout legato, c'est terrible ! Personne hélas
ne joue plus Bach aujourd'hui comme j'ai entendu Egon Petri le faire, avec une ligne de chant merveilleuse. Franchement, Bach devait bien être un peu un romantique aussi, avec ses 21 gamins… je ne l'imagine pas se privant d'un peu de rubato ça et là ". Et Beethoven. Et Schumann. Tard dans sa vie, il a décidé d'enregistrer Beethoven. " Il y avait tant de Beethoven au disque. Mais ce sont des œuvres que j'ai jouées toute ma vie, à l'exception de la Hammerklavier, dont je trouve tant de disques bien pâles. Je ne la mets à mes programmes que depuis dix ans. Dans la Grande Fugue, par exemple, l'énergie bien souvent fuit de tous côtés. Je voulais fixer ce que j'y avais trouvé. " " Depuis les années 40 le public a peu changé, en vérité. Mais il est confronté à des répertoires plus vastes, à des compositeurs quelquefois bien agressifs, et qui donnent
trop souvent envie d'en revenir aux standards du répertoire. De surcroît, les protagonistes de la nouvelle musique, chez les interprètes, n'ont pas toujours le temps d'assimiler les pièces, ou n'en ont pas la carrure. Ils semblent plus enclins à disséquer la structure de l'œuvre, à disserter à son endroit, qu'à la faire " sonner ", à la faire entendre. Et puis, dans le domaine de la nouvelle musique… on doit souffrir tant de pièces qui sont kitsch, en vérité, à peine nées. Je sais - avec le répertoire qui est le mien parfois, toutes mes transcriptions, mes Saint-Saëns, vous allez trouver que pour qualifier de kitsch certains compositeurs modernes, je suis plutôt mal placé. Mais il y a kitsch et kitsch, savez-vous ! Le bon et le mauvais kitsch ! Prenez Le Rouet d'Omphale de Saint-Saëns : c'est de la bonne musique… d'une vraie richesse mélodique,
et pleine d'idées. Le renouvellement du public est avant tout une question d'éducation. Il y a et il y aura toujours des jeunes, dans les concerts. Mais naguère, ils y venaient au titre de leur formation générale, de leur développement culturel, préparés par leurs professeurs, dans le cadre de la classe. Aujourd'hui, tous les jeunes que vous voyez au concert étudient le piano… et se voient en futurs professionnels ! "



Le goût du risque

Quand on demande à Earl Wild quelles sont ses admirations, parmi les pianistes de la jeune génération, il cite en premier lieu Kissin. " Il a traversé sans doute des périodes difficiles, mais il ira loin. J'en aime d'autres, mais trop sont esclaves de leur technique. Vous devez totalement la dépasser, pour dominer l'émotion, parvenir à vous exprimer au piano. Sans avoir les pleins pouvoirs techniques de vos ambitions, vous jouerez carré, correct. Ce n'est pas suffisant. Il y a tant de gens qui jouent Schubert " correctement " aujourd'hui, et tant d'amateurs qui les écoutent en suivant sur la partition… Vous ne pouvez rien y entendre, dans ces conditions ! J'aurais bien envie de suggérer aux jeunes pianistes de prendre des risques, de se défier du confort intellectuel, de montrer qu'ils sont vivants,
et pas enfermés dans un mode de pensée qui n'autorise pas la déviance… Les jeunes pianistes appréhendent les œuvres de manière trop souvent superficielle, quand par exemple, pour satisfaire à la manie des intégrales, ils touchent à des œuvres qu'ils n'ont pas eu le temps de mûrir, d'approfondir.

Earl wild aujourd'hui

Aujourd'hui, Earl Wild enregistre à la maison. " C'est bien plus confortable qu'en studio. Dans la cuisine, le frigo est plein de bonnes choses. Des glaces, bien sûr. Des Häagen Dasz au chocolat et à la vanille, mes préférées. Des petits sandwiches. Et aussi des gâteaux ! Notre accordeur, Andrei, peut rester là pendant une semaine, nous le logeons dans la chambre d'amis, pour prendre soin du piano tous les jours. L'ingénieur du son, Ed Thompson, est dans la vie réelle directeur d'une usine de compacts, et c'est un vrai musicien. Et Michael [Michael Rolland Davies, le producteur de Ivory Classics] a une oreille extraordinaire. Bref, tout et tous se combinent à merveille. Pourquoi aller ailleurs ? " Pendant toute sa carrière, Earl Wild a pratiqué le nomadisme discographique, enregistrant pour quantité
de maisons de disques différentes. Aujourd'hui Ivory Classics réédite ses plus beaux disques et fait paraître toutes ses nouveautés. À 89 ans, Earl joue avec un cœur et des mains de jeune homme. Et la musique qu'il produit n'a pas pris une ride, bien sûr.

- Hannah Krooz
Citations extraites entre autres d'articles et interviews réalisés
par Jeremy Nicholas (Classic CD), Alain Cochard (Piano), Peter J. Rabinowitz (Fanfare)
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